—Hein! vous ne vous attendiez pas à cela?

La porte s'ouvrit devant nous, et j'entrai. Je ressentis alors en moi une de ces révolutions bien naturelles au cœur de l'homme. A cette inquiétude mortelle qui vous possède à l'approche d'un grand danger, succède tout d'un coup cette courageuse résignation qu'on éprouve quand le danger est venu. Il n'y avait plus moyen de l'éviter; je pris le parti de rire de mon malheur, et de jouer le rôle d'observateur, pour pouvoir au moins tenir mes concitoyens en garde contre une pareille infortune. La première pièce où nous entrâmes n'avait rien de particulier; mais la seconde était fort remarquable: au milieu était un piano couvert de partitions et de parties d'orchestre; des pupitres étaient disposés tout autour, et contre les murs étaient appendus toutes sortes d'instruments des plus aigus aux plus graves. Une douzaine d'individus étaient déjà réunis dans cette salle. A notre entrée, ce furent des acclamations unanimes: Ah! c'est M. Vincent; bonjour donc, monsieur Vincent; quel plaisir de vous voir, etc. Les poignées de mains et les félicitations venaient de toutes parts à mon compagnon qui ne savait auquel entendre.

Après toutes ces politesses sur l'assurance que le concert ne commencerait pas avant une heure, j'entraînai mon ami Vincent dans un petit coin, et voici les détails qu'il me donna sur l'assemblée où nous étions:

—Cette réunion a plus de trente années d'existence. C'est un fonds qui s'achète et se trafique comme tout autre genre de commerce. Ici, pour 5 fr. par mois tout amateur, de quelque instrument qu'il joue, peut venir une fois par semaine faire la partie dans les ouvertures et symphonies qu'on exécute. On fournit aux exécutants la musique et les instruments, que vous voyez tapisser cette chambre. On est chauffé, éclairé, et l'on peut même amener un ami.

—Mais, lui dis-je, que venez-vous faire ici, vous?

—Moi, je viens faire ma partie.

—Vous jouez donc de quelque instrument?

—D'aucun, je ne sais même pas lire la musique, et voilà justement d'où vient la considération que chacun me témoigne ici. J'ai soin de ne jamais me mettre qu'à un pupitre où il y ait au moins deux instrumentistes.

Le chef d'orchestre est un assez bon musicien qui reconnaît parfaitement ceux qui font ce que vous appelez des brioches. Comme je me contente de faire semblant de jouer, il ne m'a jamais remarqué comme coupable d'un pareil méfait, et je passe ici pour être d'une très-grande force. Vous me demanderez pourquoi je viens ici? C'est parce qu'il y fait chaud, que cela ne coûte pas cher, et que la considération dont je jouis me fait plaisir. La société est du reste parfaitement composée: ce sont des étudiants, des employés, des commerçants qui préfèrent cette réunion aux cafés et aux estaminets, et vous trouverez parmi eux beaucoup de gens avec qui vous serez charmé de faire connaissance.

Pendant que nous causions il était venu beaucoup de monde; chacun était déjà à son pupitre, et depuis cinq minutes le chef d'orchestre frappait en vain sur son cahier avec son archet pour obtenir un peu de silence.