—C'est juste, continua l'inconnu, il y a bien près de quarante ans, et toi-même, si je ne l'avais entendu nommer, je ne t'aurais jamais reconnu; nous nous aimions bien autrefois, cependant; te souviens-tu de Petit-Pierre?
—Petit-Pierre, s'écria Lully, il serait possible, vous seriez?… Tu serais?… Oh! non, cela ne se peut pas, il doit être mort depuis si longtemps; ne m'avoir pas donné de ses nouvelles, vous me trompez, vous n'êtes pas Petit-Pierre.
—Vous en doutez encore? Eh bien! rappelez-vous notre dernière entrevue, c'était en 1647; je fus cependant fouetté et chassé, qui plus est, pour vous, vous ne pouvez pas l'avoir oublié?
—Oh! non, certes, je me le rappelle parfaitement. Oui, oui, je te reconnais maintenant; viens, viens chez moi, nous causerons, nous nous raconterons tout ce qui nous est arrivé, notre bon temps, celui où nous avions quinze ans; viens, mon pauvre Pierre.
Et M. de Lully prit par-dessous le bras le pauvre homme dont le costume ne pouvait guère faire soupçonner l'intimité qui régnait entre lui et le célèbre musicien; il ne pensait déjà plus au peu de succès de son ouvrage, mille souvenirs venaient l'assaillir en foule, et à peine se fut-il enfermé avec son compagnon qu'il lui dit:
—Voyons, parlons de notre jeune temps, car j'y voudrais être encore.
—Comment toi, reprit Petit-Pierre, tu es riche, considéré, entouré de tout ce qui peut rendre la vie agréable, et tu regrettes le temps où nous écumions les marmites dans les cuisines de mademoiselle de Montpensier?
—Certainement, répondit Lully, car alors j'avais quinze ans, et j'en ai aujourd'hui cinquante-trois. Pauvre enfant, amené à dix ans de Florence à Paris, le duc de Guise me donna comme un joujou à mademoiselle de Montpensier; j'étais assez gentil, je savais à peine quelques mots de français, et mon baragouin amusait singulièrement ma noble maîtresse; mais au bout de six mois, je parlais aussi bien français que tous les enfants de mon âge: je n'avais plus d'originalité, j'étais absolument comme tout le monde. On se dégoûta de moi, et ne sachant que faire du jouet qui avait passé de mode, on me relégua dans les cuisines où je te connus. Te rappelles-tu les bons tours que nous jouions à notre chef et même au maître d'hôtel? te souviens-tu du vin que nous allions boire en cachette?
—Je crois bien, poursuivit Petit-Pierre; et ces six bouteilles que nous volâmes ensemble et que j'allai vendre pour ton compte, pour t'acheter un violon?
—Certainement, continua Lully, ce fut là la source de ma fortune. Je m'exerçais seul sur cet instrument, dont j'avais reçu les premières leçons dans mon pays, d'un bon cordelier, qui m'avait aussi appris à jouer un peu de la guitare.