J'ai fait depuis toutes sortes de démarches pour savoir dans quelle partie du globe se trouve maintenant mon Anglais; mais toutes mes recherches ont été inutiles, et comme les livres sont lus dans tous les pays, j'ai pris le parti de consigner ces renseignements dans celui-ci, espérant que le hasard les fera tomber sous les yeux de mon ami et lui fournira les moyens de gagner son violon.

UN MUSICIEN DU XVIIIE SIÈCLE

Dans les premiers mois de l'année 1733, au deuxième étage d'une haute et noire maison de la rue du Chantre Saint-Honoré, habitait un ménage qui pouvait passer pour le modèle de ceux du quartier. Le mari était un grand homme sec et flegmatique d'environ cinquante ans, ne parlant jamais à personne de la maison, et dont la conduite avait toujours paru si exemplaire, que les plus mauvaises langues n'avaient pu jusque là y trouver à redire. Quoique musicien de profession, il était d'une extrême sobriété, sortait le matin pour aller donner ses leçons, rentrait exactement à l'heure de ses repas, car il soupait rarement en ville, et une fois rentré, on n'entendait jamais aucun bruit chez lui; il se retirait dans un cabinet, où il écrivait fort assidûment, et bien rarement son clavecin ou son violon troublait le silence habituel de la maison. Les dévots même n'auraient en rien pu attaquer sa morale religieuse, car, en sa qualité d'organiste de l'église Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, il était très-assidu à toutes les fêtes, et sa femme l'accompagnait toujours à l'église. Cette dernière, de vingt ans plus jeune que son mari, était d'une figure agréable, et son caractère paraissait extrêmement doux; toujours occupée de quelque ouvrage d'aiguille quand elle était à la maison, elle ne sortait guère dans la semaine que pour faire ses provisions de ménage, ne se mêlant jamais des commérages de la maison, parlant peu aux personnes qu'elle rencontrait dans ses allées et venues, mais répondant toujours fort honnêtement à ceux qui l'interrogeaient, et accompagnant ses paroles d'un petit mouvement de tête et d'un sourire si doux, que ceux qui la quittaient étaient aussi satisfaits de ses laconiques réponses que si elle leur eût tenu les plus beaux discours du monde. Aussi malgré la sauvagerie du mari, et le préjugé peu favorable attaché alors à la profession de musicien, le couple était-il en grande vénération dans le quartier, et le marchand cirier qui occupait la boutique près de l'allée sombre qui donnait entrée à la maison, ne manquait-il jamais de retirer son bonnet fourré, lorsque le grand homme sec et sa petite femme rondelette passaient devant sa porte; le salut était scrupuleusement rendu, mais pas un mot n'était échangé pour cela, et le marchand cirier ne pouvait jamais s'empêcher de dire:

—Ce sont de bien honnêtes gens, mais il est tout de même un peu fier, ce grand sécot.

Une seule personne des habitants de la maison avait ses entrées libres chez nos deux époux. C'était une vieille demoiselle de soixante ans, vivant aussi fort retirée; mais comme elle avait environ trois mille livres de rente, et que cette petite fortune (et c'en était une il y a cent ans), lui donnait dans son esprit une grande supériorité sur les autres locataires, elle s'était hasardée à faire une démarche auprès du couple qui demeurait au-dessus d'elle. Voici en quelle circonstance. La vieille demoiselle, qui se nommait Mlle de Lombard, avait dans son salon une épinette, dont elle touchait passablement, et sur laquelle elle s'occupait souvent à répéter les symphonies de Lully, et tous les airs de son jeune temps. A son retour d'un petit voyage à sa campagne, elle se sentit un jour en goût de musique, et fut fort désagréablement surprise en trouvant son épinette tellement fausse et démontée qu'il était impossible de s'en servir. La patience n'était pas la vertu de notre vieille musicienne, elle voulut qu'on lui accordât tout de suite son instrument, et ayant entendu dire qu'il y avait un musicien dans la maison, elle envoya sa servante lui chercher ce monsieur pour remettre son épinette en état. Sa servante vint bientôt lui dire que la seule réponse qu'on lui eût faite était, que le voisin n'était pas accordeur et qu'elle eût à chercher ailleurs.

—Ma mie, dit Mlle de Lombard, vous êtes une sotte, et vous ne savez pas vous y prendre. Il fallait promettre une pièce de trente-six sols, comme c'est l'usage, et cet homme serait venu à l'instant.

—Mais, répondit la servante toute confuse, c'est que ce n'est pas un homme, c'est un monsieur.

—Oh! alors, si c'est un monsieur, ajouta Mlle de Lombard, il faut donc que j'y monte moi-même.

Et en effet, elle se mit à trottiner à travers l'escalier, et bientôt elle sonna à la porte du second étage.

—Madame, dit-elle à la petite femme qui vint lui ouvrir, est-ce qu'il ne demeure pas un musicien céans?