Malheureusement la vieille demoiselle n'était guère au fait de la musique moderne; elle ne connaissait ni la Démonstration du principe de l'harmonie, ni Les quatre pièces du clavecin, les seuls ouvrages que Rameau eût encore publiés; aussi cette réponse fit-elle peu d'effet; elle craignit cependant de s'être trompée, et que l'homme à qui elle s'adressait ne fût pas un musicien; sa contenante parut si embarrassée au grand homme que, pour la rassurer, il ajouta:

—Je ne suis pas accordeur, il est vrai, et je n'ai d'ailleurs pas le temps de m'occuper de votre instrument; mais si vous le voulez, passez dans la pièce à côté, et vous pourrez vous exercer sur mon clavecin tant que bon vous semblera.

Cela dit, il se remit dans les calculs, et ne s'aperçut nullement des révérences sans nombre que Mlle de Lombard adressait à son fauteuil. La vieille demoiselle, pour n'avoir pas de démenti, essaya un peu le clavecin, puis elle redescendit chez elle. Mais le lendemain elle fit demander à ses nouvelles connaissances à quelle heure on pourrait la recevoir. Rameau, qui ne travaillait pas à ce moment, alla lui-même la chercher; ils causèrent longtemps musique; Mlle de Lombard avait reçu des leçons du célèbre Couperin et était bonne musicienne. Elle se mit au courant de la musique moderne, apprécia, autant que le peuvent faire les vieilles gens, celle de son voisin et l'intimité s'établit bientôt.

Mme Rameau fut celle à qui cette société fut le plus agréable. Son mari détestait les nouvelles connaissances, et était fort peu communicatif. La pauvre femme s'ennuyait beaucoup; mais elle n'aurait jamais osé le dire: elle savait que le bonheur de son mari était de la croire heureuse; en lui laissant voir qu'elle ne l'était pas, elle n'ignorait pas le chagrin qu'elle lui aurait causé et elle n'aurait jamais osé lui proposer de changer de genre de vie; car quoique foncièrement bon, il était excessivement opiniâtre, et il avait souvent des accès de mélancolie qu'elle aurait craint de rendre plus fréquents. Une fois par semaine, il allait souper chez M. de la Popelinière, fermier-général, qui s'était déclaré son protecteur, et un autre jour il recevait un de ses amis à dîner, c'était le célèbre organiste Marchand, dont il avait reçu des leçons et dont il estimait grandement le talent. Rameau ne donnait ses leçons de clavecin qu'à contre-cœur, il se sentait quelque chose en lui qui n'avait pas encore pris son essor, et il savait bien que les leçons ne le mèneraient à rien; mais c'était avec plaisir qu'il allait toucher son orgue de Ste-Croix de la Bretonnerie. Sa publication des Principes d'harmonie lui avait donné la réputation de savant musicien, et il tenait à prouver qu'il était quelque chose de plus qu'un savant. Aussi recevait-il avec joie les compliments de ses confrères, qui venaient l'entendre à son orgue; mais c'était ceux du public qu'il ambitionnait, et à l'église, le public ne manifeste pas ses sensations musicales; il aurait voulu des applaudissements, et ceux qu'on lui prodiguait, quand il touchait du clavecin, ce qu'il faisait avec une grande supériorité, ne le flattaient que médiocrement, parce qu'il sentait qu'il était capable de faire plus. En un mot, il n'aspirait qu'à travailler pour le théâtre, et quoiqu'il n'eût jamais communiqué ce désir à qui que ce fût, c'était néanmoins le but de toutes ses pensées.

Cependant, il avait près de cinquante ans, et sentait bien que s'il tardait davantage, sa carrière était perdue. Il tenta une fois d'écrire à Houdard de Lamotte, pour lui demander un poëme; mais les gens de lettres, même ceux qui font des tragédies lyriques, étant généralement peu versés dans la musique, le poëte confondit cette demande avec cent autres du même genre qu'il recevait journellement, et ne répondit pas. Rameau en ressentit un profond chagrin, ses accès de mélancolie en devinrent plus fréquents; il s'enfermait des journées entières dans son cabinet. Il consultait les partitions de tous les opéras nouveaux, et après avoir lu avec attention ces différents ouvrages, il restait abîmé dans ses réflexions. Sa figure sévère et anguleuse s'animait alors d'une expression bizarre où le génie et la colère étaient confondus:

—Comment! disait-il, voilà les gens qu'on me préfère; mais dans la moindre de mes pièces de clavecin, il y a plus d'idées que dans tout ce fatras de musique.

Depuis l'immortel Lully, il n'y a pas eu un seul grand musicien en France, à l'exception peut-être de Lalande, qui n'a guère travaillé que pour l'église. On ne joue déjà plus les opéras de Colasse. Que nous reste-t-il donc? M. de Blamont, Mouret qu'ils ont surnommé le musicien des Grâces; au moins celui-là a-t-il quelques idées. Mais Destouches, mais Campra!

Puis, saisi de fureur, il courait quelquefois à son clavecin, où il improvisait des heures entières. La fantaisie d'écrire ce qui lui passait par la tête, lui prenait-elle un instant, il y renonçait bien vite en se disant:

—A quoi bon faire cela? qui pourrait l'exécuter, qui pourrait le comprendre? Ils feraient comme il y a vingt ans à Avignon, un peu avant mon voyage d'Italie: ils méprisèrent mes premiers essais, parce que c'était au-dessus de leur portée; et cependant il y a d'habiles musiciens en Italie; ceux-là ont compris ma musique… Non, il me faut un théâtre, un orchestre, un public, pour avoir le mot de cette énigme. Je crois qu'on peut faire autrement que Lully, et faire bien encore. Oh! j'y viendrai…

Puis il sortait pour prendre l'air, comme si l'atmosphère de sa chambre eût été trop lourde pour lui, et quand il rentrait le soir, il se couchait sans dire un seul mot à sa pauvre Louise, qui gémissait d'un chagrin qu'elle ne pouvait partager, et dont elle ne pouvait deviner la cause.