Mlle Rameau pleurait de joie et de plaisir; M. Dumont, le marguillier, trouvait tout cela charmant, quoique regrettant au fond du cœur que toutes ces belles choses fussent destinées à un usage profane, quand on aurait pu en faire de si jolis motets pour les saints de sa paroisse. M. Bazin, qui s'était endormi dès les premières mesures, se réveilla au bruit des félicitations qu'on adressait à Rameau; il y vint joindre les siennes.
—Ma foi, dit-il, je n'ai jamais rien entendu de si gentil: il est vrai que je n'ai jamais été à l'Opéra; mais il y a un commencement à tout, et c'est une dépense que je me permettrai pour aller entendre la petite drôlerie de M. Rameau.
Quant à Marchand, il était dans le ravissement.
—Mon cher ami, disait-il, je vous connaissais comme un bien habile organiste, comme un bien savant musicien, mais je ne vous aurais jamais cru capable de faire de si belles choses. Tout est neuf, dans votre ouvrage; si les symphonistes parviennent à vous bien exécuter, cet opéra fera une révolution en musique; mais cela me semble bien difficile. Dans cet admirable trio des Parques, au deuxième acte, il y a un passage enharmonique qui leur donnera bien de la tablature.
—Soyez tranquille, répondit Rameau, ils en viendront à bout avec du temps et de la patience. Rappelez-vous que quand Lully voulut écrire son premier opéra, il n'y avait à Paris que douze violons. Un an après, la bande des vingt-quatre existait, et nous avons fait de bien grands progrès depuis ce temps-là. Soyez tranquille, vous dis-je, tout cela s'exécutera, je m'en charge.
Le lendemain, M. de la Popelinière envoya chercher la partition pour la faire copier. Rameau ne livra que le prologue et le premier acte, pensant que cela suffirait pour l'audition. Pendant les huit jours employés à la copie des parties, il courut chez les principaux chanteurs, pour leur faire essayer ses morceaux, car pour être reçu à l'Opéra, il n'était pas besoin alors d'être grand musicien, ni même de savoir chanter: il suffisait d'avoir ce qu'on appelait une grande voix. Les ressources de la voix de tête, et de la voix mixte, étaient tout à fait inconnues, et les notes les plus élevées s'exécutaient toujours à plein gosier. Aussi dut-il seriner ses airs aux chanteurs qui ne savaient pas lire la musique.
Cependant on devait un terme à M. Bazin et quelle qu'eût été son admiration pour la musique de son locataire, il venait de temps en temps lui rappeler sa dette; toutes ses démonstrations ne le convainquaient que fort peu.
—Comment se fait-il, mon voisin, lui disait-il, qu'un homme comme vous n'ait pas une si chétive somme à sa disposition?
—Je l'avais, et au delà, répondit Rameau, mais j'ai été obligé de déposer 600 livres comme garantie d'un billet de pareille somme que j'ai fait à M. Pellegrin, en cas de non-succès de mon opéra; comme je suis convaincu qu'il réussira, je vous paierai avec cet argent.
Force était à M. Bazin de se contenter de cette réponse, mais il n'était pas trop satisfait, et le témoignait en grommelant chaque fois qu'il rencontrait Mme Rameau.