—Et il n'en reste pas une miette, preuve qu'il mourait de faim. Il faut lui donner aujourd'hui double ration, pour qu'il nous laisse tranquilles cette nuit.

—Oh! dame, je n'ai pas le temps, j'ai mon dîner à soigner. Mais il y a tout ce qu'il faut dans l'armoire, prenez et donnez-lui, si vous voulez.

Dalayrac ne se le fit pas dire deux fois: il fit tremper une forte miche de pain, à laquelle il ajouta un bon morceau de bouilli de la veille; puis, de crainte que ce mélange ne fût trop fade, il le saupoudra d'une bonne poignée de sel dont il s'était précautionné, et il alla offrir ce régal au vigilant Pataud. Le chien se jeta avidement sur la pâtée, qu'il dévora en un clin d'œil; Dalayrac lui fit encore quelques caresses; mais en le quittant, il eut soin de renverser d'un coup de pied l'écuelle contenant l'eau destinée à sa boisson.—Le soir venu, il voulut aller le détacher lui-même: le chien tirait la langue d'un demi-pied. Dalayrac remplit l'écuelle d'eau qu'il alla tirer à la pompe; mais il y versa non pas une ou deux gouttes, mais cinq ou six de la fiole que lui avait remise son ami l'apothicaire. Le chien vida l'écuelle en quelques lampées.

Quand tout le monde fut couché, notre futur avocat se mit à la fenêtre et aperçut le chien couché tout du long devant sa niche et dormant d'un sommeil léthargique. Il n'y avait plus de danger que l'escapade nocturne fût ébruitée, et le jeune enthousiaste put prolonger son concert tout à son aise.

Grâce à l'expédient qu'il renouvelait chaque jour, il put sans contrainte se livrer à son goût dominant: le jour il étudiait à voix basse la musique qu'il devait exécuter pendant la nuit, et, ce bienheureux moment venu, il se livrait à l'étude de son instrument favori et aussi à tous les caprices de son imagination musicale. Se croyant sans témoins et sans auditeurs, rien n'arrêtait l'expansion de ses idées: parfois son violon lui semblait insuffisant pour les traduire, il chantait alors de douces mélodies qu'il soutenait par des accords en doubles cordes dont son instinct lui faisait trouver l'harmonie. Souvent, il s'arrêtait après avoir joué, pour reprendre haleine et pour écouter le calme qui l'entourait, et jouir de la splendeur de ces belles nuits du Midi, les seules heures où l'on puisse vivre dans ces contrées.

Le côté de la maison où il avait établi sa retraite aérienne, dominait les grands arbres du jardin du couvent voisin. Ce couvent appartenait à une communauté de religieuses, et ces religieuses avaient des pensionnaires. L'une d'elles se promenait un soir dans le jardin, lorsqu'elle entendit des sons merveilleux sans pouvoir deviner d'où ils partaient, les arbres masquant d'une façon impénétrable le réduit où était perché l'auteur de ce concert. Emerveillée de ce qu'elle entendait, la jeune pensionnaire raconta à sa meilleure amie, en lui faisant jurer le secret le plus absolu, que chaque soir elle trouvait le moyen de s'échapper du dortoir et d'aller respirer l'air frais de la nuit dans le jardin; que là un sylphe, un être mystérieux, inconnu, se révélait à elle par les accents les plus tendres et les plus touchants. La meilleure amie feignit de ne pas ajouter foi à la confidence, pour qu'on lui donnât une preuve convaincante du fait. Deux jours après ce n'était plus une pensionnaire, c'étaient deux qui venaient jouir du concert que Dalayrac croyait se donner à lui tout seul; puis le secret fut si bien gardé, qu'il en vint quatre, six, huit, dix, et bientôt tout le pensionnat du couvent. Encore, eût-ce été peu de chose, si le fameux secret fût resté enfermé dans l'enceinte cloîtrée; mais les pensionnaires avaient des amies en ville, et ces amies d'autres amies. Bientôt le secret du couvent fut celui de toute la ville; et le père de Dalayrac, quoique instruit l'un des derniers, finit par tout découvrir.

II

Il n'y avait plus de résistance possible contre une résolution si bien arrêtée. D'ailleurs, que pouvait-on reprocher au jeune Dalayrac! Il venait de passer sa licence avec succès; il était reçu avocat, et il restait bien prouvé que l'étude clandestine de la musique n'avait pas nui aux travaux avoués et reconnus dont il venait de recueillir le fruit. Cependant il y avait pour le père un point essentiel, c'était que l'espoir de la famille ne risquât pas chaque nuit de se rompre le cou, pour donner un concert aux pensionnaires du couvent. L'indulgence seule pouvait parer à ce danger.

Un matin, le père Dalayrac entra dans la chambre de son fils. Sa figure, ordinairement sévère, avait ce jour-là un caractère de bienveillance assez marqué, mêlée cependant d'une légère teinte d'ironie. Un serrurier, chargé de grillages et de lourdes barres de fer, entra presque en même temps que lui dans la chambre du jeune homme.

—Mon cher garçon, dit le père, je suis fort inquiet,