Enfin, à travers mille réunions tumultueuses, manifestations dans la rue, conflits entre boulangistes et gouvernementaux, on arriva au dimanche de l'élection. C'était le 27 janvier.

Ce jour-là, tout Paris en fièvre fut dehors dès le matin. On assiégeait les sections de vote. Les alentours des mairies étaient encombrés d'une cohue anxieuse où, sans se connaître, on échangeait des pronostics et des espérances. Fort peu de gens avouaient avoir voté contre Boulanger. Ils étaient d'ailleurs obligés de prendre vivement la fuite pour échapper aux invectives et aux gourmades.

Vers six heures du soir, la foule se porta vers le restaurant Durand. Boulanger, entouré de ses principaux partisans, y attendait, dans un salon du premier étage, le résultat du scrutin. Il y avait tellement de monde sur le boulevard, sur la place de la Madeleine et rue Royale qu'on pouvait à peine circuler, et de nouveaux flots de boulangistes, accourus de tous les points de la ville, ne cessaient d'affluer. Tous les partis qui avaient soutenus le général fusionnaient. Une phrase courait qui résumait le sentiment unanime: — Pour sûr, il est élu; tout à l'heure, nous le porterons à l'Élysée.

Car il ne faisait aucun doute pour personne que le renversement immédiat du régime suivît la victoire de Boulanger.

Deux ou trois de mes amis et moi nous nous tenions près de l'entrée de Durand et nous frémissions de l'impatience d'en finir avec les parlementaires. En attendant le coup de force qui, nous en étions certains, mettrait, dans quelques heures, fin à leur pouvoir, nous guettions le balcon du premier. À mesure que de sûrs émissaires apportaient des vingt arrondissements les chiffres proclamés au dépouillement des votes, un transparent les communiquait à la foule qui les accueillait par des clameurs triomphales car, en tout lieu, Boulanger l'emportait sur son ridicule adversaire.

Dans l'intervalle, on se montrait le vieux commissaire Clément qui arpentait le trottoir en face, la figure impassible et les doigts tortillant la moustache. C'était lui qui était toujours chargé des arrestations politiques et l'on se demandait s'il aurait l'audace de porter la main sur Boulanger quand celui-ci descendrait.

Des ouvriers disaient: — Ah! bien, s'il touche au général, nous le mettrons en capilotade.

Mais d'autres répondaient: — Non, aujourd'hui, c'est jour de fête pour la France. Faut terminer l'affaire sans casser personne. On l'écartera simplement et l'on le priera d'aller se faire pendre ailleurs.

Je parvins à me glisser derrière quelques journalistes qui abordaient Clément, et j'entendis le dialogue suivant:

— Vous avez un mandant d'arrêt contre le général?