«Sa Majesté, surprise et émue, envoya le comte de Soissons et quelques autres pour découvrir ce que c'était. Aussitôt ils entendirent ce bruit près d'eux, sans voir d'où il venait ni ce que c'était. Et tout à coup, ils aperçurent, dans l'épaisseur de quelques broussailles, un grand Homme Noir fort hideux qui leva la tête et leur dit: M'entendez-vous? ou Qu'attendez-vous? ou Amendez-vous, ce qu'ils ne purent distinguer étant saisis de frayeur. Et tout aussitôt après ce spectacle disparut comme une vapeur.
«Ce qui ayant été rapporté au Roi, Sa Majesté s'informa des charbonniers, bergers et bûcherons qui sont ordinairement dans cette forêt, s'ils avaient déjà vu de tels fantômes et entendu de tels bruits.
«Ils répondirent qu'assez souvent il leur apparaissait un grand homme noir, avec l'équipage d'un chasseur et qu'on appelait le Grand Veneur…»
Michelet, qui commente, d'après Matthieu, cette apparition, suppose qu'on voulut agir sur l'imagination d'Henri IV et que ce prestige avait été machiné pour l'incliner à la dévotion après la mort de Gabrielle d'Estrées. Mais Michelet a, lui aussi, beaucoup d'imagination.
D'ailleurs Pierre Matthieu ne donne aucune indication dans ce sens. Il se contente d'ajouter que, le même jour, Sully, se trouvant dans son cabinet, au pavillon du Grand Parterre, entendit une forte et discordante sonnerie de cor. Surpris que la chasse rentrât si tôt, le ministre sortit précipitamment pour saluer le roi.
Mais, dehors, il n'y avait personne. Les gardes interrogés répondirent qu'ils n'avaient rien vu ni rien entendu. — Notez, au surplus, que du pavillon de Sully à l'endroit où se trouvait Henri IV, on compte une dizaine de kilomètres.
Chose singulière, Sully ne parle point, dans ses Mémoires, de ce dernier incident. Il dit seulement à propos de l'apparition elle- même:
«On cherche encore de quelle nature pouvait être ce prestige vu si souvent et par tant d'yeux dans la forêt de Fontainebleau. C'était un fantôme environné de chiens dont on entendait les cris et qu'on voyait de loin mais qui disparaissait lorsqu'on s'en approchait.»
Péréfixe et l'Estoile font un récit analogue à celui de Matthieu. Péréfixe ajoute: «On attribue cette vision à des jeux de sorciers ou de mauvais esprits». Quant à l'Estoile il rapporte que le fantôme apparut au Roi lui-même et que celui-ci en fut «tout froid de peur» et en demeura longtemps fort troublé.
Bongars, diplomate employé par Henri IV auprès des princes d'Allemagne, écrit, dans une de ses épîtres latines, qu'étant venu à Fontainebleau rendre compte au roi d'une de ses missions, il entendit plusieurs personnes parler de la dernière apparition du Chasseur Noir. Un piqueur qu'il interrogea lui répondit: «Ce doit être un gentilhomme qui fut assassiné du temps de François 1er et qui revient».