«Quand on s'est donné ce spectacle de près, on peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il y maintient d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement ne suffisent à le suppléer dans ce service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel, incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde vers ses bas-fonds. Et le vieil Évangile est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social (Taine: Les origines de la France contemporaine, le Régime moderne, tome II).»

Un croyant n'eût pas écrit cette dernière phrase telle quelle; il aurait dit: C'est dans l'Évangile inspiré qu'on trouva, qu'on trouve et qu'on trouvera l'unique sauvegarde sociale.

Mais tout de même quel loyal aveu! Et comme il y a loin de cette déclaration d'un philosophe instruit par l'expérience à la boutade du jeune normalien tout imbu de théories matérialistes: «Le vice et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol.»

C'était pourtant le même homme. Mais, dans l'intervalle, il avait acquis la notion de la vraie science, celle qui se borne à l'analyse des phénomènes et qui ne cherche pas à empiéter sur l'Église pour expliquer la Cause.

Que l'on compare un peu l'état d'esprit de Taine pendant les premières années qui suivirent la guerre et la Commune avec celui de tel grand homme dont les nuées issues de la Révolution obnubilaient l'intelligence. Victor Hugo, par exemple, à la même époque. Je lis ceci dans le journal des Goncourt: «Hugo parle de l'Institut, de ce Sénat dans le bleu comme il l'appelle. Il voudrait le voir, ses cinq classes assemblées, discuter idéalement toutes les questions repoussées par la Chambre… Il termine par ces mots: — Oui, je le sais, le défaut c'est l'élection par les membres en faisant partie. Pour que l'institution fût complète, il faudrait que l'élection fût faite sur une liste présentée par l'Institut, débattue par le journalisme, nommée par le suffrage universel…»Au milieu de son speech, une allusion à l'église de Montmartre lui fait dire: — Moi, vous savez depuis longtemps mon idée, je voudrais un liseur par village, pour faire contrepoids au curé, je voudrais un homme qui lirait, le matin, les actes officiels, les journaux; qui lirait, le soir, des livres (Le journal des Goncourt, tome V, année 1873

En voilà des pauvretés! — Voyez-vous cet Institut, qui se recrute parmi des écrivains, des artistes, des savants d'opinions fort diverses, sortir de ses attributions, le voyez-vous perdre son temps à discutailler de politique et de sociologie? Voyez-vous la Lanterne et les tenanciers de ce bazar des consciences qui s'appelle Le Matin chargés de discuter les titres des candidats? Voyez-vous les électeurs, renseignés par les feuilles publiques — on devine comment — choisir les Académiciens? Le suffrage universel éprouve un violent amour pour les nullités: nous nous en apercevons, lorsque nous dénombrons le personnel de la Chambre et du Sénat. Jugez ce qui arriverait si on lui confiait le soin d'élire les membres de l'Institut.

Mais Hugo n'entrait pas dans ces considérations; pour lui, le Peuple c'était une entité métaphysique; une sorte de divinité dont il est sacrilège de discuter les caprices. N'a-t-il pas écrit dans l'Histoire d'un Crime: «Le peuple est toujours sublime, même quand il se trompe»?

Et que pensez-vous de cette préoccupation d'opposer, dans les villages, les fariboles du parlementarisme aux enseignements du curé? Là, l'on découvre le Homais gigantesque que le poète était devenu à force de blasphèmes grandiloquents et de déclamations contre l'Église.

Quel est le penseur de Taine qui, à la fin de sa vie, vaincu par la force de l'évidence, reconnaissait qu'il n'y a que l'Église pour hausser les hommes vers un idéal supérieur, ou de Hugo qui galvaudait sa vieillesse en de basse flatteries à la foule incohérente dont les applaudissements chatouillaient son orgueil?

Mais qu'importe à l'Église? Immuable en ses dogmes, parce qu'elle sait qu'elle détient la vérité unique, elle oppose la Croix aux folies humaines. Frappée, persécutée, ensanglantée, elle prie pour ses bourreaux. Par le saint sacrifice de la Messe, elle renouvelle, tous les jours, ce miracle de la Rédemption faute de quoi l'humanité tomberait au-dessous des pourceaux.