Moi aussi, féru de symbolisme à cette époque, je critiquai quelques-unes des tendances de l’école romane. Mais on eut à me rendre cette justice que mes réserves, d’ordre purement littéraire, ne manquaient ni à la loyauté ni au bon goût.
Maurras se plut à le reconnaître dans un article publié par l’Ermitage en 1891 et dont j’ai plaisir à citer quelques fragments en témoignage de nos bonnes relations.
Voici d’abord le début :
« Des nombreux adversaires de l’école romane, vous fûtes à peu près le seul, mon cher Retté, à montrer de la courtoisie. Vos discours furent véhéments et je n’y lus aucune injure. Je n’y vis pas la moindre trace de cette basse envie qui enfla, tout l’été, les moindres ruisseaux du Parnasse. Vous osiez opposer Brunehild à Hélène, Siegfried au valeureux Achille[19]. Vous répandiez sur nos félibres un singulier dédain et vous réussissiez à dire ces blasphèmes dans la prose d’un honnête homme. »
[19] J’étais — et je suis encore, — un grand admirateur de la musique de Wagner. De là, en ce temps, mon goût excessif pour les héros de la Tétralogie. Mais je n’ai jamais admiré ni défendu la nébuleuse métaphysique du Maître de Bayreuth. Il s’en faut !
On voit le ton. Plus loin, à propos de Shakespeare, Maurras combattait cette opinion, émise par moi, que Shakespeare était, malgré des emprunts aux littératures grecque, latine et italienne de la Renaissance, un génie essentiellement anglais. Il me répondait :
« Je m’obstine à tenir le grand Will pour un italien. Non que j’accorde la moindre importance aux emprunts qu’il put faire de Boccace et de Bandello. C’est l’âme de Shakespeare qui m’apparaît toute gonflée des sèves de la Renaissance. Et, pour mieux dire, c’est en lui que Florence et Venise trouvèrent leur plus belle fleur. Il abonda dans la nature. Il ignora la loi comme l’ignorent les faunes. Nulle peur de la chair, nulle trace d’anglicanisme chez ce contemporain d’Elisabeth… »
Il semble que nous exagérions tous deux. La note juste eût été de reconnaître à l’unisson que Shakespeare est un génie universel. Mais j’ai tenu à reproduire ces lignes parce qu’elles montrent que, même lorsque nous n’étions pas d’accord, ce qui arrivait souvent, comme on s’en doute, nos controverses demeuraient tout amicales.
En une autre occasion, Maurras fut, à son tour, à peu près le seul dans la jeune littérature à approuver mes protestations contre l’engouement des symbolistes pour Mallarmé. Comme je le rapporte précédemment, je passais alors auprès d’un grand nombre de poètes pour un déserteur du symbolisme. Aussi me vilipendaient-ils à qui mieux mieux.
Ce n’était pas seulement le bistournage de l’art mallarméen que je critiquais. C’était surtout le culte rendu à un poète poussant l’individualisme au point de n’être compris que par lui-même. Maurras le démêla fort bien dans ma polémique. Et il le dit dans la Revue encyclopédique, en des termes judicieux. Je lui ai su gré de l’aide qu’il m’apporta d’une façon aussi nette.