Ces deux volumes sont consacrés à la critique du libéralisme et à la réfutation de l’erreur politique où se confinent ceux qui croient à la possibilité d’une démocratie favorable au catholicisme en France. Le ton en est assez vif. Mais cette véhémence s’explique par le fait que les adversaires de l’Action française se montraient, le plus souvent, d’une odieuse mauvaise foi dans la discussion et que certains libéraux y employèrent des armes déloyales. C’est ainsi qu’on publia des brochures — anonymes, bien entendu — où des phrases tirées d’articles et de livres de Maurras et de ses amis étaient isolées du contexte et commentées de façon à leur attribuer un sens d’hostilité à l’Église.
Le procédé n’est pas nouveau. C’est celui dont les libéraux de jadis usèrent à l’égard de Veuillot pour soulever contre lui l’opinion des fidèles mal informés.
Il y eut, par exemple, l’Univers jugé par lui-même. Ce libelle fut publié d’abord sans nom d’auteur. Puis un abbé Cognat, familier de l’Évêché d’Orléans, en endossa la paternité sous la menace d’un procès qui eût montré sous un jour peu avantageux les inspirateurs du factum.
Là aussi, des fragments d’articles de Veuillot, extraits de la collection de l’Univers, depuis vingt ans, étaient juxtaposés avec un art perfide, tronqués ou falsifiés et entourés de commentaires qui en déformaient absolument la signification. Déjà Falloux — surnommé Fallax — avait témoigné d’une fourberie du même genre dans sa trompeuse Histoire du parti catholique. Et il n’est pas de ruses auxquelles le libéralisme n’ait eu recours dans l’intention de disqualifier Veuillot. Il est vrai que le pape Pie IX le prit sous sa protection et que ceux qui avaient tenté de le poignarder moralement dans le dos en restèrent diminués aux yeux des honnêtes gens de tous les partis[20].
[20] Sur toute cette affaire et pour se renseigner sur les procédés obliques chers à certains libéraux de tous les temps, lire la Vie de Louis Veuillot par son frère Eugène (Lethielleux) et aussi le livre vengeur de l’abbé Ulysse Maynard : Monseigneur Dupanloup et son historien l’abbé Lagrange. Ce dernier volume est épuisé. Mais on le trouve assez facilement dans les librairies d’occasions.
Traité à peu près comme le fut Veuillot, Maurras était donc autorisé à se défendre aussi vigoureusement qu’il le fit. Il manifesta d’ailleurs, dans sa polémique, ces mêmes solides qualités de logique et de franchise qu’on admire dans toute son œuvre.
Je n’entreprendrai pas l’analyse détaillée de ces deux volumes. Il suffira de mentionner que Maurras s’y disculpe, avec aisance, des imputations volontairement inexactes portées contre lui et les siens. Je transcrirai seulement deux citations qui, je l’espère, donneront l’envie de les lire aux catholiques, d’esprit impartial, qui ne les connaîtraient pas encore :
« Toutes les fois qu’il nous arrive d’établir une démonstration, notre point de départ invariable est une hypothèse faite en vue de parler au cœur, hypothèse qui prend l’appui ou l’attache sur quelque sentiment que nous supposons vif et fort chez nos auditeurs ou chez nos lecteurs.
« Ainsi, pour les conduire au roi, avons-nous dit aux patriotes : — Si vous voulez vraiment le salut de votre Patrie… ; aux nationalistes : — Si vous tenez à secouer le joug de l’étranger de l’intérieur… ; aux antisémites : — Si vous désirez terminer le règne des Juifs… ; aux conservateurs : — Si la préservation de l’ordre public est plus forte chez vous que vos divisions, vos préjugés, vos prudences…, au prolétariat de la grande industrie : — Si l’organisation sociale vous paraît vraiment plus nécessaire que tout… ; aux catholiques enfin : — Si votre volonté tend bien à triompher des persécuteurs de l’Église… Selon nous chacun de ces divers vœux est un chemin qui doit aboutir à la monarchie. Rien de plus facile que de montrer par notre examen de la situation — si complet et si rigoureux qu’on ne l’a jamais discuté — comment le roi seul pourra rendre au Catholicisme sa liberté, à l’ouvrier nomade un statut vraiment social, à la fortune acquise l’influence publique, aux conservateurs la protection et le contrôle que leur doit l’État, à l’antisémitisme la victoire prompte et paisible, aux nationalistes français leur délivrance des métèques, à la Patrie entière la sécurité et l’honneur. Mais la portée de chacune de ces argumentations régulières, quelque puissante qu’elle fût au point de vue formel, s’évanouirait au point de vue pratique, nos hypothèses seraient réduites à l’état de prémisses mortes, si elles ne correspondaient à des sentiments réels et vivaces, si le patriotisme, le nationalisme, l’antisémitisme, le désir de l’ordre et de la conservation générale, l’aspiration syndicaliste et enfin la foi catholique n’existaient pas ou faiblissaient ou manquaient de ressort. Otez-les, et vous enlevez la raison d’être de notre œuvre, les sources d’énergie capable de la réaliser jusqu’au bout. Ces sentiments forment si bien le cœur, le centre de notre doctrine, que c’est uniquement en leur nom qu’il nous paraît possible de demander au public français d’abord son audience et son attention, ensuite le sacrifice de ses idées fausses, de ses nuées, puis l’abdication de son dangereux titre de roi nominatif, fictif et constitutionnel, enfin l’action directe en faveur du vrai roi. (La politique religieuse, p. 100-101). Cet exposé limpide, résumant avec tant de force les raisons d’être de l’Action Française, mérite, tout au moins, d’éveiller l’intérêt de quiconque désire une France prospère et catholique.
Ma seconde citation, je la détache de l’admirable lettre que Maurras écrivit au Pape Pie X pour lui faire connaître les buts de l’Action française et lui démontrer combien les accusations que le libéralisme portait contre elle à Rome étaient iniques et sans fondement. Je regrette fort de n’avoir point la place de la reproduire tout entière. Mais enfin en voici un des passages les plus décisifs :