Mon grand-père est un érudit dont l’ex-libris porte cette phrase de Montaigne : « Les historiens sont le vrai gibier de mon étude. »
Sur mes genoux je tiens un volume in-8o, dont la reliure en maroquin rouge est si fanée qu’elle a pris la nuance de la gelée de groseilles. C’est l’Histoire de Napoléon, publiée par le baron de Norvins en 1827 et illustrée par Raffet.
Ce Norvins avait rempli diverses fonctions administratives sous l’Empire. Mis à la retraite par le gouvernement de la Restauration, plein de rancune et enthousiaste de l’Empereur, il ne montrait aucun esprit critique. Son histoire, c’était une apologie à outrance de son héros et une espèce de pamphlet plein d’allusions malveillantes aux Bourbons. Cela, je l’ai constaté plus tard ; mais alors je ne puis m’en rendre compte et je m’enivre de cette lecture comme d’un vin capiteux qui m’emplit la tête de fanfares, de canonnades et d’un cliquetis d’armes entrechoquées.
Un silence studieux règne sur nous, rendu plus sensible par les crépitements du feu de coke qui s’effrite dans la cheminée, par le grignotis de la plume lorsque mon grand-père prend une note et par les houlements plaintifs du vent d’hiver qui jette des poignées de grésil contre les volets bien clos.
Comme il y a plusieurs soirs que je lis Norvins, j’en suis à la campagne de Marengo. Elle me conquiert, mais, en même temps que je la dévore, je revois Toulon, Rivoli, les Pyramides, Brumaire. Toute cette épopée me possède au point qu’il m’est impossible de continuer à suivre le texte. Le front brûlant, les yeux dans le vague, je vois flotter devant moi de grandes images — mille fois plus belles que les dessins de Raffet. La figure de Napoléon s’en détache comme un soleil parmi des nuages empourprés. Il me semble que son regard fulgurant me prédit un avenir de gloire belliqueuse. Je crois entendre sa voix brève me dicter des plans de batailles…
Cette hallucination me tient si fort que quand ma bonne grand’mère entre dans la chambre pour nous demander si nous oublions qu’il est l’heure du souper, je reste immobile, sans l’entendre, tant j’ai perdu le sentiment des choses extérieures.
Mon grand-père repousse son fauteuil, se lève et, me voyant tout rouge, les paupières papillotantes, m’interroge :
— Est-ce que tu dormais, mon petit ?
— Oh non, grand-papa, je voyais Napoléon !
Ma grand’mère s’inquiète :