C’est vrai, pensai-je, une fois seul, il y eut une époque où à peu près tout le monde était boulangiste, sauf, bien entendu, les francs-maçons, les quelques socialistes et les clans de politiciens opportunistes et radicaux qui se disputaient les faveurs de la Marianne enjuivée.
Mais le général ne sut pas vouloir. Il n’eut ni l’audace réfléchie de Bonaparte, ni le sang-froid de Monk. Ce fut un romantique sentimental qui, alors que la France l’exhortait à la délivrer de sa vermine, choisit de roucouler aux pieds d’une Marguerite tuberculeuse. Voilà ce qui arrive quand on préfère à la gratitude du pays les baisers à la créosote d’une Dame aux Camélias mondaine.
Très brave en tant que soldat ! — il l’a prouvé en Indo-Chine, en Italie et contre la Commune — Boulanger manqua de courage civil. De tous les côtés, on lui criait : — Fais le coup de force, renverse le régime ; nous te suivrons…
Il recula, ayant pris trop au sérieux les absurdes déclamations de Victor Hugo dans les Châtiments et dans l’Histoire d’un Crime. Peut-être aussi, son idée fixe de rester dans la légalité se doublait-elle du sentiment de son insuffisance à remplir le rôle magnifique et redoutable qui lui était offert.
Et puis quels pitoyables lieutenants pour le seconder ! Déroulède, Thiébaud, Pierre Denis, Barrès, deux ou trois autres mis à part, quel ramassis d’aventuriers et de pamphlétaires besogneux autour de lui ! Un Laguerre, à vendre comme une fille des rues, un Mermeix, un Vergoin et surtout, traître probable, le juif Naquet !
Lui-même cultiva par trop l’équivoque ; flattant les républicains, marivaudant avec les bonapartistes, caressant les royalistes pour en tirer des subsides, distribuant des poignées de main aux disciples de Blanqui, allant en cachette à Prangins sonder le prince Jérôme, dînant chez la duchesse d’Uzès, il usa son prestige à louvoyer entre les partis avec l’arrière-pensée de les duper tous au profit de son ambition. Il y eut du sous-officier fricoteur chez Boulanger. A mon avis, dans l’Appel au Soldat — livre remarquable d’ailleurs et dont certains chapitres resteront comme de grandes pages d’histoire — Maurice Barrès l’a peint un peu trop en beau.
Sans génie, mais doué d’un charme incontestable, Boulanger n’eut pas besoin de se donner beaucoup de peine pour séduire les masses. Les circonstances le portèrent. Le jour où elles ont cessé de le favoriser, il prit la fuite d’une façon piteuse, puis s’effondra. Sa mort ne fut pas celle d’un Caton, ni même d’un Marc-Antoine, mais celle d’un Roméo suranné.
Emporté par le courant révisionniste, stimulé par quelques-uns de mes camarades de lettres qui ne juraient que par Boulanger, je me mêlai à plusieurs manifestations.
J’ai raconté, dans un autre livre, comment je rendis visite au général. Mais il entrait dans mes actes plus d’impatience de voir ce qui allait arriver que de conviction profonde.
Le soir de la fameuse élection du 27 janvier, nous nous tenions, quelques amis et moi, près de l’entrée du restaurant Durand, situé place de la Madeleine et où Boulanger, entouré de ses principaux partisans, attendait le résultat du vote. Ne doutant pas qu’il ne fût favorable à notre chef, frémissant du désir d’achever la déroute des parlementaires, nous ne quittions pas des yeux le balcon du premier, où un transparent communiquait le chiffre des voix obtenues dans les vingt arrondissements. La foule les saluait de clameurs triomphales car, en tout lieu, Boulanger l’emportait sur son adversaire.