En ce temps lointain, un jour par semaine, le curé venait faire à l’école un cours de catéchisme et l’on récitait un Pater et un Ave au commencement et à la fin de chaque classe. Mais l’aversion de mon grand-père pour le catholicisme allait si loin que, lorsqu’il me conduisit pour la première fois au pédagogue, il stipula, de la façon la plus formelle, que je n’assisterais pas aux prières et que je n’aurais aucun contact avec le prêtre.
Ma grand’mère était pieuse et pratiquait régulièrement. Or, il n’entravait point ses dévotions, tolérait un crucifix au mur de leur chambre à coucher, acceptait qu’elle servît du maigre le vendredi et s’abstenait même de blasphémer en sa présence. Elle aurait bien voulu m’emmener à la messe le dimanche. Mais, sur ce point, il se montra irréductible. Non seulement il exigea d’elle la promesse de ne me faire assister à aucune cérémonie du culte, mais encore il lui interdit de me parler de Dieu.
Ma grand’mère obéissait en soupirant. Toutefois, je me souviens que, le soir et le matin, avant de me border dans mon lit ou de présider à mes ablutions, elle traçait à la dérobée un signe de croix sur mon front et sur ma poitrine. Ce geste m’intriguait. Il m’arriva de lui demander ce qu’il signifiait.
Elle me répondit : — Tu l’apprendras quand tu seras grand…
Et comme j’insistais, elle se contenta d’ajouter : — Cela te portera bonheur.
C’est trente-six ans plus tard que ce signe m’a, en effet, porté bonheur…
Je me suis souvent demandé si, féru de Rousseau et, je crois, en particulier, de ce recueil de balivernes emphatiques : l’Émile, mon grand-père, m’appliquant son système de « bride sur le cou » aggravé d’ignorance religieuse, ne voulait pas tenter une expérience. En tout cas, il ne put la mener à terminaison, car il mourut en 1872, après avoir, à maintes reprises, formulé sa volonté que ses obsèques fussent civiles. Ce qu’il confirma par son testament. Elles eurent donc lieu au grand chagrin de ma pauvre grand’mère et au scandale du village dont la majeure partie pratiquait. N’oubliez pas qu’à cette époque un enterrement sans Dieu était chose fort rare et considérée par presque tout le monde comme une monstruosité. Il n’y avait guère que quelques disciples de Proudhon pour se livrer à des manifestations de cet acabit. Si l’on avait fait remarquer à mon grand-père qu’il imitait ainsi ceux qu’il tenait pour de dangereux utopistes, il eût probablement essayé de se justifier par des distinguo non moins subtils que les ergoteries de certains scolastiques. Et pourtant, quel illogisme chez cet homme d’une évidente bonne foi, mais qui prétendait maintenir debout l’édifice social en lui retirant son appui le plus indispensable : la religion ! Il possédait une vaste intelligence ; malheureusement, comme à beaucoup de savants du XIXe siècle, les préjugés anticléricaux lui bouchaient l’horizon spirituel.
C’est à la campagne, où nous vivions les trois quarts de l’année, que je fus élevé de la sorte. J’étais un enfant rêveur, très impressionnable, avide de lectures, et déjà si amoureux de la solitude qu’en dehors des heures de classe je fuyais mes camarades de l’école. Cela, non par sotte vanité, mais parce que l’obligation d’échanger des propos quelconques avec autrui m’était souvent pénible. Je préférais contempler, loin de tous, les images féeriques dont se peuplait avec surabondance mon univers intérieur et me forger des aventures merveilleuses où la réalité morose n’avait aucune part. Il me semble que telle est restée la dominante de mon caractère. Aujourd’hui que l’âge me mène par le sentier qui décline vers la tombe, je récapitule les phases très diverses d’une existence qui, contre mon gré, fut parfois si mêlée aux agitations humaines. Et je m’aperçois que mes jours les plus heureux, je les ai vécus auprès de bûcherons taciturnes, dans un village ignoré, à la lisière de la forêt de Fontainebleau ou chez des moines cisterciens voués au silence perpétuel.
Dès le temps de mon enfance, je souffrais lorsqu’il me fallait aller à la ville. Le cœur serré, j’y respirais mal. J’avais envie de faire la grimace à tous les passants et de tirer la langue aux statues ridicules des carrefours. Je haïssais le tumulte des voitures, les pavés grisâtres, les hautes maisons à façade revêche, l’atmosphère enfumée. Au retour, dans le calme de notre campagne, comme je me dilatais à l’aise !
Le domaine n’était pas très étendu, mais d’aspect très varié. Il s’adossait à une colline toute chevelue de taillis serrés où les chênes rugueux alternaient avec mes frères de prédilection : les bouleaux, toujours frémissants, et dont le feuillage chuchote, pour ceux qui savent les entendre, d’incomparables poèmes. Au commencement de juin, pour la joie de mes yeux, les genêts couvraient le sous-bois d’une royale toison d’or.