Chailly-en-Bière, avril 1908.

Le Règne de la Bête

CHAPITRE PREMIER

Assis derrière son bureau, dans son cabinet du ministère de l’Intérieur, Georges Legranpan, président du conseil, morigénait M. Auguste Mandrillat, président du syndicat du commerce républicain, Vénérable de la loge : le Ciment du Bloc.

— Voyons, Mandrillat, disait-il, ne prenez pas cet air candide. Cela peut réussir auprès des imbéciles à qui vous grattez hebdomadairement dans la main ou vis-à-vis de vos actionnaires, un jour d’assemblée générale. Mais entre nous cette comédie n’est pas de saison.

Humble d’apparence, furieux en-dessous, Mandrillat s’agita sur sa chaise : « Je vous affirme, protesta-t-il, que je ne comprends pas du tout vos reproches. Vous m’accusez de manœuvres sournoises contre le gouvernement. Or, je n’ai rien de semblable sur la conscience. Au contraire, j’étais venu vous rappeler que vous m’avez presque promis d’assister au banquet que mon syndicat organise pour le mois prochain. Je voulais vous demander d’en fixer la date… Vous savez qu’il est à peu près convenu que vous prononcerez un discours afin de rassurer le gros commerce qui s’inquiète des projets d’impôt sur le revenu dont votre ministre des finances fait parade. Ainsi, loin de vous tirer dessus, je vous épaule.

— Connu, connu, repartit Legranpan d’une voix sarcastique, on prodigue à son compagnon des vieilles luttes, à son bon, à son cher ami Legranpan — qui tient la queue de la poële où mijote le contribuable — les assurances de dévouement, on lui entonne le grand solo du radicalisme irréductible, on lui passe la main sur l’échine en lui contant des douceurs. Et par derrière, on fait risette aux socialistes… C’est le jeu classique, cela.

— Les socialistes ?… Moi !…

Mandrillat semblait si totalement ahuri par ces accusations que le ministre crut presque à sa sincérité. Mais il fallait plus que des grimaces indignées et des points d’exclamation pour le persuader. Dédaignant les finasseries, il avait pour méthode de se montrer brutal, lorsqu’il soupçonnait l’un de ces traquenards dont les radicaux sèment volontiers la route des chefs de leur bande qui ont réussi l’escalade du pouvoir. Il avait, de la sorte, très souvent déconcerté par des charges brusques, où il sabrait tout, les intrigues de pontifes-démocrates autrement subtils que Mandrillat. Fixant donc sur celui-ci ses yeux qui luisaient, aigus et noirs, dans sa face jaune aux pommettes mongoles, il désigna de sa main sèche, un papier étalé devant lui.

— Eh bien, reprit-il, puisque vous persistez à faire l’innocent, je m’en vais préciser. Voici un rapport de police qui relate, avec preuves à l’appui, les fredaines les plus récentes d’un certain Charles Mandrillat…