Mandrillat sortit, presque titubant. Il était si troublé qu’il heurta divers quémandeurs qui encombraient l’antichambre et qu’il négligea de s’excuser.
Resté seul, le ministre haussa les épaules.
— Dire, murmura-t-il, que nous avons besoin de pareils nigauds pour triturer la pâte bourgeoise.
L’amer dégoût que lui inspirait l’humanité, en général, et ses coreligionnaires politiques, en particulier, lui contracta la face. Pour se remettre, il reprit la rédaction d’une circulaire où les préfets étaient invités à sévir contre les religieuses qui, expulsées de leur couvent, auraient l’audace de se réunir, fût-ce dans une cave, afin de commettre le crime de prier en commun.
— Nous verrons bien si ces péronnelles se décideront à me ficher la paix, grognait-il en couvrant le papier administratif de sa petite écriture pointue.
CHAPITRE II
Tandis que son auto bien close le ramenait chez lui, boulevard Haussmann, Mandrillat tâchait de rassembler ses idées mises en déroute par l’admonestation de Legranpan. Il faisait bon marché des insultes dont le ministre l’avait parsemée. Mais ce qui le piquait au vif de sa vanité, c’était le peu de cas qu’on semblait faire de son importance. Quoi, lui, le fondateur du fameux comité Mandrillat, puissant aux élections, lui, le dignitaire des Loges, lui qui versait des sommes pour parer à l’insuffisance des fonds secrets, lui, enfin, qui avait escompté le papier de Legranpan, à l’époque, assez récente, où les pires usuriers n’en voulaient plus, se voir traiter presque en importun ! Être fouaillé comme les besogneux du parti qu’on refrène, sans politesse, dès qu’ils font mine de s’émanciper !
Plein de rancune, il se remémora les services rendus. D’abord, en 1870, il avait expliqué aux républicains des quartiers excentriques combien Legranpan se montrait un éminent patriote en souhaitant la chute de l’Empire, même au prix du triomphe des Allemands. Il oubliait que Legranpan, devenu maire de Montmartre après le 4 septembre, l’avait récompensé en lui procurant la fourniture de brodequins aux semelles de carton pour la mobile. Plus tard, quand Legranpan exerçait son instinct de démolisseur à travers l’ordre moral et l’opportunisme, il avait subventionné les journaux faméliques où le « tombeur de ministères » distillait sa prose acrimonieuse. — Il négligeait de se souvenir qu’en retour, Legranpan, quoique hostile en apparence à la politique coloniale de la bande Ferry, lui avait fait concéder de chimériques mines d’or au Tonkin : piège miroitant où maints fructueux gogos s’étaient laissés prendre. Puis n’était-il pas resté fidèle au temps où nombre de radicaux saluaient, comme un soleil levant, la barbe blonde de Boulanger ? — Il est vrai que ses capitaux étaient alors engagés dans une entreprise d’Outre-Rhin dont les fanfares du général effarouchaient les promoteurs.
Comment Legranpan avait-il reconnu son loyalisme ? En négligeant Mandrillat, en ne l’initiant pas aux dessous lucratifs de son entente avec les Anglais. En acceptant la tutelle financière d’un Juif bavarois qui, lors de la déconfiture du Panama, l’avait enlisé dans le plus sale bourbier.
Eh bien, lorsque Legranpan avait été exécuté à la Chambre par Déroulède, abandonné par les croyants à son étoile et jusque par les Pichons les plus serviles de son entourage, revomi, comme député, par les bourgs pourris les plus inféodés au radicalisme, qui l’avait réconforté ? Qui l’avait secouru quand, barbouillé de fange, criblé de dettes, il s’était vu réduit, pour vivre, à publier des contes vaguement idylliques dans des feuilles suspectes et des correspondances parisiennes, dans des zeitung viennoises ? Qui donc avait opposé un bouclier de procédure aux exploits brandis par le peuple d’huissiers que lançaient contre le rez-de-chaussée du grand homme des créanciers débordants d’arrogance ? Qui lui avait découvert un siège de sénateur dans une circonscription vouée à l’anticléricalisme jusqu’à la rage ? Qui enfin lui avait prêté de l’argent — sans intérêt — pour qu’il pût accrocher de la peinture impressionniste dans son cabinet de travail, renouveler ses chaussettes, traiter à sa table des diplomates britanniques, soigner son foie, chaque août, aux eaux de Bohême ?