Voici, cependant, un passage d’un des sermons prononcés par le Saint où il semble que ses expressions aient été à peu près conservées :

« Eh bien, gens de toute petite foi, vous me montrez vos coffres-forts et vos magasins bondés de marchandises ! Vous en êtes très fiers et c’est là que vivent vos âmes. Mais moi, je vous dis que vos âmes, comme ces boutiques et ces trésors, sont pleines de vermine et d’ordure. Au contraire, il y a dans les magasins de Dieu des provisions que nul dégoûtant insecte n’oserait attaquer. Si vous aviez la foi, Dieu prendrait plaisir à vous prodiguer ses richesses incorruptibles et vous auriez part à sa puissance. Car l’homme fidèle peut ce qu’il veut pourvu qu’il veuille ce qu’il doit. Dieu l’a dit. Oseriez-vous supposer qu’il a quelque raison pour nous mentir ?… »


Le sermon terminé, la foule escortait Joseph comme s’il l’avait enchaînée à sa suite. Les uns pleuraient et confessaient tout haut leurs fautes. D’autres lui demandaient des conseils pour mieux vivre. Il répondait à tous et ne malmenait que ceux qui s’adressaient à lui mûs par un sentiment de curiosité profane. A ceux-là, il répondait : « Allez voir Polichinelle. Le frère Ane n’a rien à vous dire ! »

Mais la multitude le poursuivait quand même, l’acclamait et ne pouvait se déprendre de lui. C’est parce qu’il était en quelque sorte un accumulateur de divinité : la Grâce émanait de lui par effluves ; à l’approcher, à le toucher, il semblait qu’on s’imprégnât d’une lumière purifiante dont les rayons pénétraient profondément dans les âmes pour les renouveler et les sanctifier.

Nul orgueil ne lui venait de ces triomphes. Les ovations le mettaient au supplice. Dès qu’il lui était possible, il donnait sa bénédiction en ces termes : Potentia Patris, sapientia Filii, virtus Spiritus sancti defendat vos ab omni malo[1]. Puis il se dérobait et courait s’enfermer dans sa cellule. Et il fallait un ordre exprès de son supérieur pour qu’il en sortît et reprît sa tâche d’illuminateur des consciences obscurcies.

[1] Que la puissance du Père, la sagesse du Fils, la force du Saint-Esprit vous défende de tout mal.

VI

C’est à l’époque de ces prédications que Joseph reçut les deux privilèges qui constituent sa marque spéciale parmi les Saints et qui lui valurent autant de souffrances que de célébrité : le don d’être élevé au-dessus de terre par une explosion d’amour de Dieu et le don de lire dans les âmes comme si c’étaient des manuscrits déroulés soudain devant ses regards.

Rappelons-nous d’abord que le ravissement en Dieu lui était habituel. Il ne se passait guère de jours sans que, pendant plusieurs heures, il ne s’éclipsât de l’univers périssable pour monter se fondre, en esprit, dans l’essence incréée. En ces occasions, son corps semblait anéanti. Ses yeux restaient ouverts mais privés de la faculté de voir. Ses oreilles ne percevaient aucun bruit sauf les ordres du Supérieur. Ses membres devenaient rigides et insensibles. En cet état, certains religieux qui le jalousaient et prétendaient que, simulant l’extase, il jouait une comédie, le piquaient avec des aiguilles. Plusieurs même prenaient un plaisir barbare à lui appliquer des charbons ardents sur la peau. Or, soumis à un traitement aussi cruel, il ne donnait pas signe de vie. Exactement, il ne le sentait pas. C’est seulement lorsque l’extase avait pris fin qu’il commençait à souffrir des blessures ainsi faites. Il n’adressait, d’ailleurs, aucun reproche à personne.