Tel quel, il s’estimait on ne peut plus heureux. A un religieux qui lui demanda s’il ne s’ennuyait point, il répondit : «  — J’habite une ville, mais je me sens comme au fond d’une forêt ou plutôt je suis en paradis. »

A un autre qui l’interrogea sur l’emploi de son temps : «  — Je me tiens en Dieu. » Cette brève indication suffit : il se tenait en Dieu, c’est-à-dire que, fondu, par anticipation, dans les splendeurs et les ferveurs de la Béatitude, il ne percevait plus les choses du monde que comme un amas de nuées confuses formant un cercle brumeux autour du lac de lumière où son âme demeurait immergée.

Il accueillait avec un sourire amical ses visiteurs mais il ne leur parlait pas beaucoup. Certains jours, il se contentait même de les inviter à chanter avec lui de petits cantiques ingénus qu’il avait composés.

Il avait alors la voix « merveilleusement claire et douce ». Ceux qui l’ont entendue disent qu’elle évoquait le tintement d’une cloche de cristal. Ils ajoutent : « Son chant faisait pleurer, excitait à l’amour de Dieu et révélait, on ne sait comment, l’infinie pureté de son cœur. »

Affable avec tous, le Saint avait pourtant un favori. C’était un chardonneret dont on lui fit cadeau. Il se garda de le mettre en cage : « Va, lui dit-il, jouis de la liberté que Dieu t’a donnée. Je n’exige de toi qu’une chose : quand je t’appellerai, tu viendras et nous louerons ensemble le Seigneur. »

Il en fut ainsi ; l’oiseau voltigeait à son gré dans le jardin, se posait tantôt sur un arbuste, tantôt sur la fenêtre de la cellule. Dès que Joseph l’appelait, il venait se poser sur son épaule et accompagnait de ses roulades les hymnes entonnés par le Saint.

X

C’est dans ce recueillement extrême, dans ce détachement de toutes choses que le saint passa les six dernières années de son existence. Au mois d’août 1663, il tomba malade d’une fièvre d’abord intermittente, bientôt continue qui eut promptement raison de son corps que la flamme d’amour insatiable qui brûlait en lui avait miné. On fit venir un médecin qui le tourmenta de saignées et de remèdes saugrenus. Joseph les acceptait docilement mais il avait un certain sourire qui signifiait qu’il ne se faisait pas d’illusion sur leur efficacité.

Quand on lui demandait comment il se sentait, il répondait, au début de sa maladie : — Le petit âne commence à gravir la montagne.

Plus tard, quand le mal s’aggrava : — Le petit âne a gravi la moitié de la montagne.