I
Il y a des Saints dont la trace de clarté, en ce monde fuligineux, se marque pour l’action. Ils sont fondateurs d’ordres, réformateurs, promoteurs de dévotions nouvelles. Mais d’autres se manifestent si vibrants, si sensibles au moindre souffle de l’Esprit, que leur existence se résume en un cri d’adoration perpétuelle. Ils sont tellement « ivres de ce vin de l’amour de Dieu » dont parle sainte Térèse, qu’ils titubent à travers la vie en trébuchant contre tous les cailloux de la route, en se heurtant à l’angle de tous les murs. Les choses de la matière ne les touchent que pour les faire souffrir. Les gens de piété formaliste les envisagent avec méfiance à cause de leurs allures décousues. Les abstracteurs de quintessence théologique dissèquent leurs propos sans bienveillance, s’offusquent de leurs gestes, blâment les excès de leur charité, concluent fort souvent, qu’une sainteté aussi scandaleuse devrait être réprimée au nom de la discipline commune. Cependant, comme une flamme insolite règne autour de ces « exaltés », les Simples qui, d’instinct, s’y réchauffent, les vénèrent et se lamentent lorsqu’on leur enlève ces « Irréguliers » dont le verbe ardent verse du soleil dans les âmes ingénues.
Saint Joseph de Cupertino fut l’un de ces Bienheureux hors-la-loi. Son originalité lui valut la prison, peut-être parce que son exemple aurait multiplié ces « fous à cause de Jésus-Christ » à qui saint Paul réserve des éloges sans restriction.
Il apparut à une époque où, sous prétexte de Renaissance, le paganisme ressuscitait dans les esprits et dans les mœurs. En apparence, sa place eût été parmi ces premiers disciples de saint François d’Assise qui s’intitulaient eux-mêmes « les jongleurs du Bon Dieu ». Mais, au commencement du XVIIe siècle, il produisit à beaucoup l’effet d’un anachronisme, d’un survivant tardif du moyen âge égaré dans un temps peu propice au miracle.
Or il semble bien que la Providence l’ait suscité afin d’avérer, une fois de plus, qu’elle demeure la maîtresse de démentir, quand il lui plaît, les conjectures où la pauvre raison humaine voit des axiomes. Pour sa part, Joseph démontra que les lois de la pesanteur ne sont pas toujours faites pour les Saints.
Parmi les dires des contemporains sur l’Homme-Volant de Cupertino, on trouve des légendes baroques dues à l’imagination populaire et aussi des railleries à base de scepticisme émises par des métaphysiciens goguenards ou trop subtils. C’étaient de ces Florentins lettrés qui jugeaient l’Évangile par trop fruste au regard des rêveries chatoyantes qu’ils aimaient à cultiver dans les jardins de Platon.
Si l’on écarte ces gauches enluminures et ces persiflages de raffinés, il reste une série de témoignages précis provenant de prélats pondérés qui furent les admirateurs du Saint et qui, après l’avoir étudié, devinrent ses amis les plus fervents. Il reste aussi les faits, vérifiés avec prudence et minutie, dont l’Église s’autorisa pour placer Joseph sur ses autels. De l’ensemble se dégage une figure tout imprégnée de lumière surnaturelle. Dans les lignes qui vont suivre on essaiera d’en donner une esquisse.
II
Joseph naquit à Cupertino, petit village du royaume de Naples, le 17 juin 1603, dans des circonstances fort tristes. Son père, menuisier, ayant fait de mauvaises affaires, les gens de justice vinrent pratiquer une saisie et expulser la famille au moment même où sa mère ressentait les premières douleurs de l’accouchement. Elle se réfugia dans une étable délabrée et mit au monde son enfant sur quelques brins de paille à demi pourris.
Le père, de tempérament jovial et insoucieux, ne s’affecta pas beaucoup de ce revers, qui lui valut, d’ailleurs, l’emploi de concierge du château. Car le seigneur du pays voulut l’avoir sous la main pour se divertir de ses saillies. Par la suite, ce philosophe rustique ne s’occupa guère de sa progéniture.