[3] Comparez à la définition de Flaubert : « J’appelle Bourgeois quiconque pense bassement. »
Et plus loin :
Ce résultat serait obtenu, sans doute, si la céleste douceur ne m’était pas refusée d’établir, en l’irréfutable argumentation d’une dialectique de bronze, que les plus inanes bourgeois sont, à leur insu, d’effrayants prophètes, qu’ils ne peuvent pas ouvrir la bouche sans secouer les étoiles et que les abîmes de la Lumière sont immédiatement invoqués par les gouffres de la Sottise.
Cette dernière phrase est une allusion à ce fait que beaucoup de lieux communs prennent leur origine dans des paroles de Notre-Seigneur ou dans des aphorismes dérobés au Saint Livre et galvaudés par l’ineptie malfaisante des interprétations bourgeoises. Défile ensuite un carnaval de clichés pareil à une troupe de chacals, de fouines, d’ânes, de porcs et d’oies revêtus d’une apparence humaine et fustigés, avec un fouet de flammes, par un bestiaire aussi clairvoyant qu’implacable.
Une ironie foudroyante, un sens âpre du comique président à ce jeu de massacre. Tout ce que l’âme d’un commerçant malhonnête, d’un rentier hébété par les trafics de Bourse, d’un solennel farceur, turgescent en politique et membre de l’Académie, — comme Ribot ou Hanotaux, — de bien d’autres « soutiens de la société » contient de vertueuse tartuferie, de sale intrigue, de vilenie purulente est dénoncé ici en formules brèves qui piquent comme un javelot à la pointe suraiguë ou qui fracassent le crâne du bourgeois comme une massue héracléenne.
Bloy feint quelquefois d’approuver ses victimes. Et alors son ironie prend une envergure formidable — par exemple, lorsqu’il commente l’aphorisme : les affaires sont les affaires. Ailleurs, il arrache le masque cauteleux d’un promulgateur de lieux communs et montre l’ignoble visage qui se dissimulait sous une apparence de mansuétude comme dans la Crème des honnêtes gens. Ou bien, il reprend le texte sacré que viennent de polluer des bouches blasphématrices, et il en use pour donner au bourgeois un avertissement fatidique comme dans : Il n’y a pas de fumée sans feu.
Un des joyaux les mieux sertis de l’Exégèse, c’est le petit conte intitulé : On n’est pas parfait. Avec un calme souverain, avec une tranquille netteté d’expression, Bloy y décrit l’examen de conscience d’un bourgeois homicide. La leçon morale jaillit de l’hyperbole énorme, sans prêche ni commentaires affadissants, comme la pierre d’une fronde. Il revient, à diverses reprises, sur l’état d’âme du Bourgeois pratiquant qui s’applique à « servir deux maîtres » et il en obtient d’effrayantes caricatures, plus exactes que des portraits. Dans cet ordre, on citera encore : Chacun pour soi et le bon Dieu pour tous. On croirait, en ce morceau, entendre chuchoter un démon qui parodierait un Sacrement.
Presque toujours, par allusion ou d’une façon directe, la Face de Dieu outragée apparaît à l’arrière-plan de ces peintures incendiaires. Et cette présence entrevue ou formelle leur confère une portée redoutable.
Telle, la glose de ce lieu commun : Il n’y a que la vérité qui offense. Voici :
J’allais l’oublier, celui-là ! N’avais-je pas raison ? Non seulement il y a des vérités qui ne sont pas bonnes à entendre, mais le profond Bourgeois nous affirme qu’il n’y a que la vérité qui l’offense. Le mensonge ne l’offense pas, ne l’offensera jamais. C’est une espèce d’oncle dont il espère toujours hériter et pour lequel il n’a pas assez de caresses. Quand le Mensonge s’incarnera, ce qui doit arriver un jour, il n’aura qu’à dire : Quittez tout et suivez-moi, pour traîner aussitôt derrière lui, non pas une douzaine de pauvres, mais des millions de bourgeois et de bourgeoises qui le suivront partout où il lui plaira d’aller.
Jusqu’à présent, la Vérité seule s’est incarnée : Ego Veritas qui loquor tecum, et vous savez comment elle a été accueillie. Ah ! on ne s’y est pas trompé une minute : Crucifigatur ! Il n’y a que la VÉRITÉ qui offense…
C’est tout de même troublant d’entendre le Bourgeois dire ces choses-là, tranquillement, du matin au soir.