— Êtes-vous très pressé de retourner chez vous ?

— Pressé ?… Mon Dieu non : en ce moment je m’octroie des vacances et je n’ai pas d’autre projet que celui d’être à Fontainebleau pour la fin du mois. C’est le moment où ma chère forêt commence à se dorer d’automne.

— En ce cas, reprit-il, pourquoi ne resteriez-vous pas encore avec moi ? Il m’est venu l’idée de battre un peu le pays en votre compagnie. Je le connais passablement et j’y sais des coins attrayants. Nous garderons l’auto : nous irons à droite, à gauche, sans itinéraire fixé d’avance ; nous rencontrerons de vieilles églises d’architecture savoureuse et des paysages bons à se fixer dans la mémoire. Ce ne sera pas du temps perdu pour vous… Pour moi, non plus.

L’invite me séduisit et je n’eus pas grand’peine à consentir. La vie ressemble si souvent à un sentier grisâtre et rectiligne entre deux talus monotones qu’il faut s’empresser de saisir, avec gratitude, les occasions de sauter par-dessus le remblai pour flâner parmi les plaines — peut-être féeriques — qui s’élargissent là-bas et vont se perdre dans la brume empourprée où se transfigurent des horizons mystérieux.

En outre, je sentais de plus en plus que Maurice avait besoin de ma présence

Ce récit n’ayant pas pour objet de développer des impressions de voyage, je mentionnerai seulement que nous avons parcouru en tous sens les Ardennes belges, poussé une petite pointe en Allemagne, une autre en Hollande. Bien entendu, nul chauffeur mercenaire ne nous soumettait à sa tyrannie. Maurice tenait le volant. Aux étapes, je lui donnais un coup de main pour nettoyer et graisser la machine, changer les pneus, déjouer l’astuce des aubergistes. Quant aux sensations d’art et de belle nature, la récolte fut abondante… Je passe rapidement sur tout cela pour en venir à l’épisode qui me révéla enfin mon compagnon de route.

Une seule fois, au cours de notre randonnée, Maurice eut la velléité de s’ouvrir davantage. Nous visitions l’église d’une bourgade dont le nom m’échappe. Nous y fûmes retenus par un retable du quatorzième siècle représentant une Mise au tombeau. J’en admirai l’art naïf et pathétique. Puis un enchaînement d’idées me fit rappeler la mort pour notre salut du Rédempteur. Maurice m’écoutait sans émettre une syllabe ; comme à l’habitude, ses traits demeuraient rigides. Pourtant, lorsque j’ajoutai que ce divin holocauste nous valait de sentir le Christ vivre en nous, sa physionomie s’anima soudain ; ses joues pâles se colorèrent ; une flamme, aussi vite éteinte qu’allumée, passa dans ses prunelles ; et il dit d’une voix sourde :

— Jésus est mort en moi ; il ne ressuscitera pas…

Surpris, j’attendais avec quelque anxiété qu’il poursuivît. Mais, fâché sans doute d’avoir rompu la consigne de silence sur soi-même qu’il s’imposait, il se maîtrisa. Son visage redevint morne. Une minute après, il se mit à détailler, du ton le plus froid et à un point de vue purement technique, le travail de l’artiste qui avait sculpté le retable.

Je craignis de le désobliger en contrariant son parti-pris et ne relevai point le propos. Il me suffisait, quant à présent, d’être assuré que la réserve insolite dont il se masquait l’âme, lui servait à refréner des orages. — Sous cette glace où il fige l’expression de ses sentiments, pensai-je, se creuse, sans doute, un cratère en éruption ; il m’a envoyé un jet de lave… Attendons la suite.