Il me regarda longuement, l’air indécis. Je dois avouer que j’avais parlé d’une manière assez sèche. Le fait est que je me sentais dérouté car si jusqu’alors j’avais eu lieu de soupçonner chez Maurice une sorte d’inertie, quant à la foi, j’avais pu également constater qu’au monastère comme ailleurs, il s’était conformé aux rites et aux préceptes sans effort apparent ni répugnance marquée. Or, aujourd’hui, quelque chose me disait que Maurice cherchait à se dérober et que cette mauvaise raison d’une journée de voyage fort chargée ne constituait qu’un prétexte.

Cependant, comme je ne voulais à aucun prix me donner, vis-à-vis de lui, le rôle d’un censeur importun, je conclus en souriant :

— Eh bien, je file à la messe. Si vous n’y venez pas, j’en serai quitte pour prier en double : un introït pour vous, puis un pour moi et le reste de même…

Ma plaisanterie ne le dérida pas. Il demeurait contracté. Mais, comme je passais le seuil en disant : A tout à l’heure, il me rejoignit, murmurant :

— Je vais avec vous. — Puis il ne desserra plus les dents jusqu’à la chapelle.

De mon côté, je réfléchissais. J’étais assez perplexe. Pourquoi Maurice s’insurge-t-il à propos d’une chose aussi simple que l’assistance à la messe dominicale ? S’il ne croit plus, pourquoi s’est-il astreint à une retraite chez les moines ? Pourquoi s’applique-t-il avec tant de soin à dérober les mouvements profonds de son âme ? Pourquoi, s’il nourrit de l’hostilité contre l’Église, semble-t-il prendre plaisir à ma société ? Il a pu vérifier que — bien imparfaitement, certes, mais avec bonne volonté — je m’efforce d’observer la loi catholique ; donc, s’il en est devenu l’adversaire, il aurait dû m’éviter, ne pouvant tabler sur mon approbation…

Tout cela, et d’autres remarques analogues que j’avais faites à son sujet, formaient un problème tramé d’éléments contradictoires.

Pour le moment, je n’étais pas à même de le résoudre. Je ne pus que me remémorer l’aphorisme de Tourgueneff : « L’âme d’autrui, c’est une forêt obscure. »

Mais dans cette forêt il y a parfois des vipères. Qui sait si le Vieux Serpent n’engluait pas de son venin la conscience du pauvre Maurice ?

Je conclus : En tout cas, il souffre et je voudrais essayer de lui venir en aide. Je vais prier pour lui… S’il est dans les vues de Dieu que je lui sois auxiliateur, unissant mon oraison au Saint Sacrifice, j’obtiendrai que les mérites de Notre-Seigneur suppléent à mon insuffisance.