Pendant ce combat, le Santissima Trinidad, entouré d'ennemis, avait été pris. Ainsi, des sept vaisseaux du centre attaqués par la colonne de Nelson, trois, le Redoutable, le Bucentaure, le Santissima Trinidad, avaient été accablés sans être secourus par les quatre autres, le Neptune, le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable. Ces derniers, tombés sous le vent au commencement de l'action, n'avaient pu se remettre en bataille. Ils n'avaient plus d'autre moyen d'être utiles que de descendre en dedans de la ligne, sous l'impulsion bien faible du vent, qui continuait à souffler de l'ouest, et d'aller combattre avec les seize vaisseaux attaqués par l'amiral Collingwood. Un seul, le Neptune, bâtiment français, commandé par un bon officier, le capitaine Maistral, exécuta cette manœuvre en se tenant toujours près du danger. Il envoya successivement des bordées au Victory, au Royal-Souverain, et essaya de porter quelque secours à l'arrière-garde engagée avec la colonne de Collingwood. Les trois autres, le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable, se laissèrent entraîner loin du champ de bataille par la brise expirante.
Toutefois restaient les dix vaisseaux de la tête, qui, après avoir échangé quelques boulets avec la colonne de Nelson, étaient demeurés sans ennemis. Le signal qui les appelait au poste de l'honneur les avait trouvés, ou déjà sous-ventés, ou presque réduits à l'immobilité par la faiblesse de la brise. Le Héros, placé le plus près du centre, après avoir soutenu un moment, comme on l'a vu, ses deux voisins, le Bucentaure et le Santissima Trinidad, s'était laissé aller à ce léger souffle de l'atmosphère qui régnait encore, et qui malheureusement ne donnait d'impulsion que pour s'éloigner du combat. Du moins le sang avait coulé sur le pont de ce vaisseau; mais son vaillant capitaine, Poulain, tué dès le début, avait emporté l'âme qui l'animait. Le San Augustino, placé au-dessus du Héros, ayant perdu son poste de très-bonne heure, était poursuivi et pris par les Anglais vainqueurs du Bucentaure. Le San Francisco ne faisait pas mieux. En remontant cette ligne de l'avant-garde, venaient successivement le Mont-Blanc, le Duguay-Trouin, le Formidable, le Rayo, l'Intrépide, le Scipion, le Neptuno. Immobilité de l'avant-garde. Le contre-amiral Dumanoir leur avait répété le signal de virer de bord pour se rabattre sur le centre. La plupart étaient restés immobiles, faute de savoir manœuvrer, de le pouvoir ou de le vouloir. À la fin, il y en eut quatre qui obéirent au signal du chef de la division, en s'aidant de leurs canots mis à la mer pour virer de bord. Ce furent le Mont-Blanc, le Duguay-Trouin, le Formidable et le Scipion. Quatre vaisseaux seulement, parmi les dix de l'avant-garde, obéissent aux signaux de l'amiral et se déploient pour venir au secours de l'escadre. Le contre-amiral Dumanoir leur avait prescrit une bonne manœuvre, c'était, au lieu de virer vent arrière, ce qui devait les porter en dedans de la ligne, de virer vent devant, ce qui devait, au contraire, les porter en dehors, et leur ménager le moyen, seulement en laissant arriver, de se jeter dans la mêlée lorsqu'ils le jugeraient utile.
Le contre-amiral Dumanoir, avec le Formidable qu'il montait, et qui avait acquis tant de gloire au combat d'Algésiras, avec le Scipion, le Duguay-Trouin, le Mont-Blanc, se mit donc à descendre du nord au sud, le long de la ligne de bataille. Il pouvait, là où il se porterait, mettre les Anglais entre deux feux. Mais il était tard, trois heures au moins. Il apercevait presque partout des désastres consommés, et, sans la résolution de s'ensevelir dans le malheur commun de la marine française, il devait trouver de bonnes raisons pour ne pas s'engager à fond. Parvenu a la hauteur du centre, il vit le Bucentaure amariné, le Santissima Trinidad pris, le Redoutable vaincu depuis longtemps, et les Anglais, quoique fort maltraités eux-mêmes, courant sur les vaisseaux qui étaient tombés sous le vent. Pendant ce trajet, il essuya un feu assez vif, qui causa des avaries à ses quatre vaisseaux, et diminua leur aptitude à combattre. Chaudement accueilli par la colonne victorieuse de Nelson, et ne voyant personne à secourir, il continua son mouvement, et parvint à l'arrière-garde, où combattaient les seize vaisseaux français et espagnols engagés avec la colonne de Collingwood. Là, en se dévouant, il pouvait sauver quelques vaisseaux, ou ajouter de glorieuses morts à celles qui devaient nous consoler d'une grande défaite. Découragé par le feu qui venait d'endommager sa division, consultant la prudence plutôt que le désespoir, il n'en fit rien. Traité par la fortune comme Villeneuve, il devait bientôt, pour avoir voulu éviter un désastre glorieux, rencontrer ailleurs un désastre inutile.
À cette extrémité de la ligne qui avait été engagée la première avec la colonne de Collingwood, tous les vaisseaux français, un seul excepté, l'Argonaute, combattaient avec un courage digne d'une gloire immortelle. Et quant aux vaisseaux espagnols, deux, le Santa Anna et le Prince des Asturies, secondaient bravement la conduite des Français.
Noble conduite de la plupart des vaisseaux de l'arrière-garde attaqués par Collingwood.
Après une lutte de deux heures, le Santa Anna, qui était le premier de l'arrière-garde, ayant perdu tous ses mâts, et rendu au Royal-Souverain presque autant de mal qu'il en avait reçu, venait d'amener son pavillon. Le vice-amiral Alava, gravement blessé, s'était noblement conduit. Combat du Fougueux. Le Fougueux, voisin le plus proche du Santa Anna, après avoir fait de grands efforts pour le secourir en empêchant le Royal-Souverain de forcer la ligne, avait été abandonné par le Monarca, son vaisseau d'arrière. Tourné alors, et assailli par deux vaisseaux anglais, le Fougueuxles avait désemparés l'un et l'autre. Engagé ensuite et bord à bord avec le Téméraire, il avait eu à repousser plusieurs abordages, et sur 700 hommes en avait perdu environ 400. Le capitaine Baudouin, qui le commandait, ayant été tué, le lieutenant Bazin l'avait remplacé immédiatement, et avait aussi vaillamment résisté que son prédécesseur aux assauts des Anglais. Ceux-ci revenant à la charge, et s'étant emparés du gaillard d'avant, le brave Bazin, blessé, couvert de sang, n'ayant plus que quelques hommes autour de lui, et réduit au gaillard d'arrière, s'était vu contraint de rendre le Fougueux après la plus glorieuse résistance.
TRAFALGAR.
COMBAT MÉMORABLE DE L'ALGÉSIRAS, ET MORT DE L'AMIRAL MAGON.
Habile et brillante conduite du Pluton.