Napoléon, qui était venu renforcer le centre avec l'infanterie de sa garde, tout le corps de Bernadotte et les grenadiers Oudinot, aperçoit de la hauteur où il est placé l'échauffourée de ce bataillon.—Il y a là du désordre, dit-il à Rapp, il faut le réparer.—Aussitôt Rapp, à la tête des mameluks et des chasseurs à cheval de la garde, vole au secours du bataillon compromis. Combat de cavalerie entre la garde impériale française et la garde impériale russe. Le maréchal Bessières suit Rapp avec les grenadiers à cheval. La division Drouet, du corps de Bernadotte, formée des 94e et 95e régiments, et du 27e léger, s'avance en seconde ligne, conduite par le colonel Gérard, aide de camp de Bernadotte, et officier d'une grande énergie, pour s'opposer à l'infanterie de la garde russe.

Rapp, en se montrant, attire la cavalerie ennemie qui sabrait nos fantassins couchés par terre. Cette cavalerie se dirige sur lui avec quatre pièces de canon attelées. Malgré une décharge à mitraille, Rapp s'élance, et enfonce la cavalerie impériale. Il pousse en avant, et passe au delà du terrain que le bataillon du 4e couvrait de ses débris. Aussitôt les soldats de ce bataillon se relèvent, et se reforment pour venger leur échec. Rapp, arrivé jusqu'aux lignes de la garde russe, est assailli par une seconde charge de cavalerie. Ce sont les chevaliers-gardes d'Alexandre, qui, dirigés par leur colonel, prince Repnin, se jettent sur lui. Le brave Morland, colonel des chasseurs de la garde impériale française, est tué; les chasseurs sont ramenés. Mais dans ce moment arrivent au galop les grenadiers à cheval, conduits par le maréchal Bessières au secours de Rapp. Ces superbes cavaliers, montés sur de grands chevaux, sont jaloux de se mesurer avec les chevaliers-gardes d'Alexandre. Une mêlée de plusieurs minutes s'engage entre les uns et les autres. L'infanterie de la garde russe, témoin de ce rude combat, n'ose pas faire feu, de peur de tirer sur les siens. Enfin les grenadiers à cheval de Napoléon, vieux soldats éprouvés en cent batailles, triomphent des jeunes cavaliers d'Alexandre, les dispersent, après en avoir étendu un certain nombre sur la terre, et reviennent vainqueurs auprès de leur maître.

Napoléon, qui assistait à cet engagement, fut enchanté de voir la jeunesse russe punie de sa jactance. Entouré de son état-major, il reçut Rapp, qui revenait blessé, couvert de sang, suivi du prince Repnin prisonnier, et lui donna d'éclatants témoignages de satisfaction. Pendant ce temps, les trois régiments de la division Drouet, amenés par le colonel Gérard, poussaient l'infanterie de la garde russe sur le village de Kreznowitz, enlevaient ce village, et faisaient beaucoup de prisonniers. Il était une heure de l'après-midi, la victoire ne présentait plus de doute, car Lannes et Murat étant maîtres de la plaine à gauche, le maréchal Soult, appuyé par toute la réserve, étant maître du plateau de Pratzen, il ne restait plus qu'à se rabattre sur la droite, et à jeter dans les étangs les trois colonnes russes de Buxhoewden, si vainement obstinées à nous couper de la route de Vienne. Napoléon, après avoir assuré la position sur le plateau de Pratzen, se reporte à droite pour terminer la bataille. Napoléon, laissant alors le corps de Bernadotte sur le plateau de Pratzen, et tournant à droite avec le corps du maréchal Soult, la garde et les grenadiers Oudinot, voulut recueillir lui-même le prix de ses profondes combinaisons, et vint par la route qu'avaient suivie les trois colonnes de Buxhoewden en descendant du plateau de Pratzen, les assaillir par derrière. Il était temps qu'il arrivât, car le maréchal Davout et son lieutenant le général Friant, courant sans cesse de Kobelnitz à Telnitz, pour empêcher les Russes de franchir le Goldbach, allaient finir par succomber. Le brave Friant avait eu quatre chevaux tués sous lui dans la journée. Mais tandis qu'il faisait les derniers efforts, Napoléon apparaît tout à coup à la tête d'une masse de forces écrasante. Affreux désastre des trois colonnes de Buxhoewden, prises entre deux feux et jetées dans les étangs. Une affreuse confusion se produit alors parmi les Russes surpris et désespérés. La colonne de Pribyschewski tout entière, et une moitié de celle de Langeron restée devant Sokolnitz, se voient entourées sans aucun espoir de salut, puisque les Français arrivent sur leurs derrières par les routes qu'elles-mêmes ont parcourues le matin. Ces deux colonnes se dispersent; une partie est faite prisonnière dans Sokolnitz, une autre se réfugie vers Kobelnitz, et est enveloppée près des marécages de ce nom. Une troisième enfin s'engage vers Brünn, et est contrainte de déposer les armes près de la route de Vienne, là même où les Russes s'étaient donné rendez-vous dans l'espérance de la victoire.

Le général Langeron, avec les débris de la brigade Kamenski et quelques bataillons qu'il avait retirés de Sokolnitz avant le désastre, s'était réfugié vers Telnitz et les étangs, près du lieu où se trouvait Buxhoewden avec la colonne Doctoroff. L'inepte commandant de l'aile gauche des Russes, tout fier avec 29 bataillons et 22 escadrons d'avoir disputé le village de Telnitz à cinq ou six bataillons français, était immobile, attendant le succès des colonnes Langeron et Pribyschewski. Il portait sur son visage, à en croire un témoin oculaire, les signes des excès auxquels il se livrait habituellement. Langeron, accouru sur ce point, lui raconte avec vivacité ce qui se passe.—Vous ne voyez partout que des ennemis, lui répond brutalement Buxhoewden.—Et vous, réplique Langeron, vous n'êtes en état d'en voir nulle part.—Mais dans cet instant le corps du maréchal Soult paraît sur le versant du plateau vers les lacs, et se dirige sur la colonne Doctoroff pour la pousser dans les étangs. Il n'est plus possible de douter du péril. Buxhoewden, avec quatre régiments qu'il avait eu l'impéritie de laisser inactifs auprès de lui, essaye de regagner la route par laquelle il était venu, et qui passait par le village d'Augezd, entre le pied du plateau de Pratzen et l'étang de Satschan. Il s'y porte précipitamment, ordonnant au général Doctoroff de se sauver comme il pourrait. Langeron se joint à lui avec les restes de sa colonne. Buxhoewden traverse Augezd au moment même où la division Vandamme, descendant la hauteur, y arrive de son côté. Il essuie en fuyant le feu des Français, et parvient à se mettre en sûreté, avec une portion de ses troupes. La majeure partie suivie des débris de Langeron est arrêtée court par la division Vandamme, maîtresse d'Augezd. Alors tous ensemble se jettent vers les étangs glacés, et tâchent de s'y frayer un chemin. La glace qui couvre ces étangs, affaiblie par la chaleur d'une belle journée, ne peut résister au poids des hommes, des chevaux, des canons. Elle fléchit en quelques points sous les Russes qui s'y engouffrent; elle résiste sur quelques autres, et offre un asile aux fuyards qui s'y retirent en foule.

BATAILLE D'AUSTERLITZ.

Quelques mille Russes ensevelis sous la glace rompue.

Napoléon, arrivé sur les pentes du plateau de Pratzen, du côté des étangs, aperçoit le désastre qu'il avait si bien préparé. Il fait tirer à boulet, par une batterie de la garde, sur les parties de la glace qui résistent encore, et achève la ruine des malheureux qui s'y étaient réfugiés. Près de deux mille trouvent la mort sous cette glace brisée.

Honorable conduite du général Doctoroff.