M. de Talleyrand proposait une combinaison ingénieuse, prématurée toutefois dans l'état de l'Europe, c'était de donner à l'Autriche les bords du Danube, c'est-à-dire la Valachie et la Moldavie. Ces provinces, disait-il, valaient mieux que l'Italie elle-même; elles consoleraient l'Autriche de ses pertes, lui aliéneraient la Russie, et la rendraient à l'égard de celle-ci le boulevard de l'empire ottoman, comme elle était déjà celui de l'Europe. Ces provinces, après l'avoir brouillée avec la Russie, la brouilleraient avec l'Angleterre, et la constitueraient dès lors l'alliée obligée de la France.

Quant à la Prusse, il n'y avait plus à s'imposer de gêne à son égard, et on était libre de la traiter comme on voudrait. C'était décidément une cour fausse, peureuse, sur laquelle on ne pouvait jamais compter. Il ne fallait plus, pour lui complaire, éloigner de soi l'Autriche, seule alliée à laquelle on pût songer dans l'avenir.

Telles furent les opinions de M. de Talleyrand en cette occasion. Le conseil de ménager l'Autriche, de la consoler, de la dédommager même avec des équivalents bien choisis, était excellent, car la vraie politique de Napoléon aurait dû être de vaincre et de ménager tout le monde le lendemain de la victoire. Mais le conseil de traiter la Prusse légèrement était funeste, et partait d'une politique fausse, que nous avons déjà signalée. Certes il eût été à désirer qu'on pût donner les provinces du Danube à l'Autriche, et qu'on pût surtout les lui faire considérer comme un dédommagement suffisant de ses pertes en Italie; mais il est douteux qu'elle se fût prêtée à cette combinaison, car la Valachie et la Moldavie, en lui aliénant la Russie et l'Angleterre, l'auraient mise dans notre dépendance. Il est douteux en outre qu'on pût à cette époque se distribuer le territoire européen aussi librement qu'on le fit deux ans après, à Tilsit. Mais, quoi qu'il en soit, il fallait se résigner, en voulant dominer l'Italie, à rencontrer l'Autriche pour ennemie, quelques ménagements qu'on gardât envers elle; et alors quel allié choisir? Nous l'avons déjà dit plus d'une fois: brouillés avec l'Angleterre par le désir de l'égalité sur les mers, avec la Russie par le désir de la suprématie sur le continent, ne pouvant tirer aucun parti de l'Espagne désorganisée, que nous restait-il, sinon la Prusse, la Prusse vacillante, il est vrai, mais bien plus par les scrupules de son souverain que par la fausseté naturelle de son cabinet, la Prusse n'ayant aucun intérêt contraire au nôtre, puisqu'elle n'avait pas encore les provinces rhénanes, compromise déjà dans notre système, ayant les mains pleines de biens d'Église reçus de nous, ne demandant pas mieux que d'en recevoir encore, et prête à accepter telle conquête qui l'enchaînerait pour jamais à notre politique?

On se trompait donc gravement, non pas en voulant ménager l'Autriche, mais en croyant qu'on pourrait se l'attacher sérieusement, et se l'attacher assez, pour qu'il n'y eût plus de danger à maltraiter ou à négliger la Prusse.

Vues de Napoléon à l'égard de la nouvelle paix continentale.

Napoléon ne partageait pas les erreurs de M. de Talleyrand, mais il en commettait d'autres, par la passion de dominer, que la haine de ses ennemis, le succès prodigieux de ses armées, commençaient à exciter chez lui au delà de toutes les bornes raisonnables.

Il n'avait pas cherché querelle au continent; on était venu au contraire le détourner de sa grande entreprise contre l'Angleterre, pour lui déclarer la guerre. Ceux qui avaient commencé cette guerre, et qui s'étaient fait vaincre, devaient, selon lui, en supporter les conséquences. Il voulait donc obtenir par la paix le complément de l'Italie, c'est-à-dire les États vénitiens, actuellement possédés par l'Autriche, et de plus la solution définitive des questions germaniques au profit de ses alliés, la Bavière, Baden, le Wurtemberg.

Napoléon veut les États vénitiens et l'Italie entière jusqu'aux Alpes Juliennes.

Sur ces deux points, Napoléon était absolu, et il n'avait pas tort de l'être. Il lui fallait Venise, le Frioul, l'Istrie, la Dalmatie, en un mot l'Italie jusqu'aux Alpes Juliennes, et l'Adriatique avec ses deux bords, ce qui lui assurait une action sur l'empire ottoman. Quant à l'Allemagne, il voulait d'abord ramener l'Autriche dans ses frontières naturelles, l'Inn et la Salza, lui enlever les territoires qu'elle possédait en Souabe, et qui étaient qualifiés du titre d'Autriche antérieure, territoires qui étaient pour elle un moyen de tourmenter les États allemands alliés de la France, et de faire, quand il lui plaisait, des préparatifs militaires sur le haut Danube. Il se propose d'enlever à l'Autriche ses possessions en Souabe, et de plus le Tyrol. Il voulait lui enlever les communications du Tyrol avec le lac de Constance et la Suisse, c'est-à-dire le Vorarlberg. (Voir la carte no 28.) Il voulait même, s'il était possible, lui ravir le Tyrol, qui lui donnait la possession des Alpes, et un passage toujours assuré en Italie. Mais ce dernier point était difficile à obtenir, parce que le Tyrol était une vieille possession de l'Autriche, aussi chère à ses affections que précieuse à ses intérêts. C'était faire subir à l'Autriche une perte d'environ 4 millions de sujets sur 24, et de 15 millions de florins sur 103 de revenu. C'étaient donc de cruels sacrifices à exiger d'elle.