Le maréchal Lefebvre, rassuré par ces renforts, avait envoyé au général Gardanne, qui commandait le camp de la basse Vistule dans le Nehrung, le régiment de la garde municipale de Paris, et attendait, avant de lui expédier de nouveaux secours, que le dessein des Russes fût clairement dévoilé, car ils pouvaient déboucher du fort de Weichselmünde, ou sur la rive droite, pour attaquer le camp du général Gardanne, ou sur la rive gauche, pour attaquer le quartier général.
Vains efforts des Russes pour débloquer Dantzig, et brillant combat du 15 mai.
Le 15 mai, à trois heures du matin, les Russes sortirent, au nombre de 7 à 8 mille hommes, du fort de Weichselmünde, et marchèrent à l'attaque de nos positions du Nehrung. (Voir la carte no 41.) Ces positions commençaient à la pointe de l'île de Holm, là même où le canal de Laake se réunit à la Vistule, s'étendaient sous forme d'épaulement palissadé jusqu'au bois qui couvre cette partie du Nehrung, étaient protégées en cet endroit par de nombreux abatis, et finissaient à des dunes de sable le long de la mer. Le général Schramm, passé sous les ordres du général Gardanne, défendait cette ligne avec un bataillon du 2e léger, un détachement du régiment de la garde de Paris, un bataillon saxon, une partie du 19e de chasseurs, et quelques Polonais à cheval sous le capitaine Sokolniki, qu'on a déjà vu se distinguer à ce siége. Le général Gardanne se tenait en arrière avec le reste de ses forces, soit pour venir au secours des troupes qui défendaient les retranchements, soit pour parer à une sortie de la place. Le maréchal Lefebvre, en apercevant des hauteurs du Zigankenberg le mouvement des Russes, lui avait envoyé, dès le matin, un bataillon du 12e léger. Un peu après, le maréchal Lannes était parti lui-même avec quatre bataillons de la division d'Oudinot, et avait cheminé sur les digues qui traversaient le pays plat situé à notre droite, le génie n'ayant pas encore pu établir un pont vers notre gauche, pour communiquer directement avec le camp du Nehrung par la basse Vistule.
Les Russes s'avancèrent en trois colonnes, l'une dirigée le long de la Vistule en face de nos redoutes, la seconde contre le bois et les abatis qui en garantissaient l'accès, la troisième composée de cavalerie destinée à longer la mer. Une quatrième était restée en réserve, pour porter secours à celle des trois qui faiblirait. Les corvettes anglaises, arrivées en même temps, devaient pour leur part remonter la Vistule, détruire les ponts dont on supposait l'existence, prendre nos ouvrages à revers, et seconder le mouvement des Russes par le feu de 60 pièces de gros calibre. Mais le vent ne favorisa pas cette disposition, et les corvettes demeurèrent forcément à l'embouchure de la Vistule.
Les colonnes russes marchèrent avec vigueur à l'attaque de nos positions. Nos soldats placés derrière des retranchements en terre, les attendirent avec sang-froid, et les fusillèrent de très-près. Les Russes n'en furent pas ébranlés, s'approchèrent jusqu'au pied des redoutes, mais ne purent les franchir. À chaque tentative repoussée, nos soldats sautaient par-dessus les retranchements, et poursuivaient les Russes à la baïonnette. La colonne qui s'était dirigée sur les abatis, ayant un obstacle moins solide à vaincre, essaya de pénétrer dans le bois, et de s'y établir. Elle fut arrêtée comme la première, mais elle revint à la charge, et engagea une suite de combats corps à corps avec nos troupes. La lutte sur ce point fut longue et opiniâtre. La colonne de cavalerie, chargée de longer la mer, resta en observation devant nos détachements de cavalerie, sans faire aucun mouvement sérieux. L'action durait depuis plusieurs heures, et nos troupes employées à la défense des ouvrages, ne comptant pas plus de 2,000 hommes, en face de 7 à 8 mille, car le général Gardanne était obligé de veiller avec le reste sur les débouchés de la place, nos troupes étaient épuisées, et elles auraient fini par succomber sous ces attaques réitérées, si un bataillon de la garde de Paris, envoyé par le général Gardanne, et le bataillon du 12e léger parti du quartier général, ne leur eussent apporté un secours décisif. Ces braves bataillons dirigés par le général Schramm se jetèrent sur les Russes et les repoussèrent. Tout le monde, ranimé par cet exemple, s'élança sur eux, et on les ramena jusqu'aux glacis du fort de Weichselmünde.
Cependant le général Kamenski avait ordre de faire les plus grands efforts pour secourir Dantzig. Il ne voulut donc pas se renfermer dans le fort, sans avoir essayé une dernière tentative. Il joignit aux troupes qui venaient de combattre la réserve qui n'avait pas encore donné, et s'avança de nouveau sur nos retranchements, si vivement, si infructueusement attaqués. Mais il était trop tard. Le maréchal Lannes et le général Oudinot avaient amené au général Schramm le renfort de quatre bataillons de grenadiers. Il leur suffit d'un seul de ces quatre bataillons pour mettre fin au combat. Le général Oudinot, à la tête de ce bataillon, ralliant autour de lui la masse de nos troupes, puis les ramenant en avant, culbuta les Russes, et encore une fois les poussa la baïonnette dans les reins jusque sur les glacis du fort de Weichselmünde, où il les contraignit à se renfermer définitivement. Cette action devait être et fut la dernière.
Les Russes laissèrent deux mille hommes sur le champ de bataille, la plupart morts ou blessés, quelques-uns prisonniers. Notre perte à nous fut de 300 hommes hors de combat. Le général Oudinot eut un cheval tué par un boulet, qui, passant entre lui et le maréchal Lannes, faillit tuer ce dernier. Le moment n'était pas encore arrivé où l'illustre maréchal devait succomber à tant d'exploits répétés! La destinée, avant de le frapper, lui réservait encore de brillantes journées.
Tentatives des corvettes anglaises pour forcer la Vistule, et jeter des munitions dans la place.
Dès lors, le maréchal Lefebvre ne pouvait plus conserver d'inquiétudes, ni le maréchal Kalkreuth d'espérances. Cependant les commandants des corvettes envoyées d'Angleterre pour secourir Dantzig tenaient à exécuter leurs instructions. La place ayant surtout besoin de munitions, le capitaine de la Dauntless voulut profiter d'une forte brise du nord pour remonter la Vistule. Mais à peine avait-il dépassé le fort de Weichselmünde et approché de nos redoutes, qu'il fut assailli par un feu violent d'artillerie. Les troupes sortirent des retranchements, et, joignant le feu de la mousqueterie à celui du canon, mirent la corvette anglaise dans un tel état, que bientôt elle fut réduite à l'impossibilité de gouverner. L'une de ces corvettes est prise. Elle vint échouer sur un banc de sable, où elle fut obligée d'amener son pavillon. Elle contenait une grande quantité de poudre et des dépêches pour le maréchal Kalkreuth.
Difficultés des derniers travaux d'approche.