Suites de la proposition de médiation faite par l'Autriche.
Napoléon, de retour à Finkenstein, disposa toutes choses pour recommencer les opérations offensives dès les premiers jours du mois de juin. Les négociations astucieuses de l'Autriche n'avaient abouti qu'à rendre inévitable une solution par les armes. L'offre de médiation faite par cette cour, acceptée avec défiance et regret, mais avec bonne grâce par Napoléon, avait été reportée sur-le-champ à l'Angleterre, à la Prusse, à la Russie. Le nouveau cabinet anglais accepte la médiation autrichienne. Le nouveau cabinet anglais, quoique sa politique fût loin d'incliner à la paix, ne pouvait à son début afficher une préférence trop marquée pour la guerre. M. Canning répondit, en qualité de ministre des affaires étrangères, que la Grande-Bretagne acceptait volontiers la médiation de l'Autriche, et qu'elle suivrait dans cette négociation l'exemple des cours alliées, la Prusse et la Russie.
La réponse de cette dernière fut la moins amicale des trois. L'empereur Alexandre s'était transporté au quartier général de son armée, à Bartenstein, sur l'Alle. Il y avait été rejoint par le roi de Prusse, venu de Kœnigsberg pour s'aboucher avec lui. La garde impériale, récemment partie de Saint-Pétersbourg, de nombreuses recrues tirées des provinces les plus reculées de l'empire, avaient procuré à l'armée russe un renfort de 30 mille hommes, et réparé les pertes de Pultusk et d'Eylau. Les exagérations ridicules du général Benningsen, poussées au delà de tout ce que permet le désir de relever le moral de ses soldats, de son pays, de son souverain, avaient trompé le jeune czar. Il croyait presque avoir été vainqueur à Eylau, et il était porté à tenter de nouveau le sort des armes. Le roi de Prusse, au contraire, que des relations particulières avec Napoléon, entretenues par l'intermédiaire de Duroc, avaient éclairé sur les dispositions un peu améliorées du vainqueur d'Iéna, paraissait enclin à traiter, à condition qu'on lui rendrait la plus grande partie de son royaume. Il ne se faisait guère illusion sur les succès obtenus par la coalition. Il avait vu la principale place de ses États conquise par les Français, en face de l'armée russe, réduite à l'impuissance de s'y opposer, et il ne pouvait se persuader qu'on fût bientôt en mesure de ramener Napoléon sur la Vistule et l'Oder[31]. Il opina donc pour la paix. Le roi de Prusse opine pour l'acceptation de la médiation; l'empereur Alexandre opine pour la continuation de la guerre. Mais l'empereur Alexandre, infatué de ses prétendus avantages, auxquels la prise de Dantzig donnait cependant un éclatant démenti, affirma au roi Frédéric-Guillaume qu'on lui restituerait avant peu son patrimoine tout entier, sans qu'il perdît une seule province, qu'on rétablirait de plus l'indépendance de l'Allemagne; qu'il suffisait pour cela de gagner une seule bataille, qu'avec une bataille gagnée on déciderait l'Autriche, et qu'on assurerait ainsi la perte de Napoléon et l'affranchissement de l'Europe. Frédéric-Guillaume se laissa donc entraîner par de nouvelles suggestions, assez semblables à celles qui l'avaient déjà séduit à Potsdam, et la médiation de l'Autriche fut refusée en réalité, quoique acceptée en apparence. La médiation de l'Autriche éludée par la Prusse et la Russie. On répondit qu'on serait charmé de voir la paix rendue à l'Europe, et rendue par les soins officieux de l'Autriche, mais qu'on voulait savoir auparavant sur quelles bases Napoléon entendait traiter avec les puissances alliées. Cette réponse évasive ne permettait aucun doute sur la continuation de la guerre, et elle causa un grand déplaisir à l'Autriche, qui perdait ainsi le moyen d'entrer dans la querelle pour la terminer à son gré, soit par le concours de ses armes, si Napoléon essuyait des revers, soit par une paix dont elle serait l'arbitre, s'il continuait à être heureux. Néanmoins elle ne voulut point abandonner la médiation, de manière à paraître battue; elle communiqua les réponses qu'elle avait reçues à Napoléon, et lui demanda d'éclaircir les doutes qui semblaient empêcher les puissances belligérantes d'ouvrir les négociations. C'est M. de Vincent qui fut chargé de la suite de ces pourparlers. Il ne put le faire que par écrit, car, tandis qu'il était resté à Varsovie, M. de Talleyrand avait rejoint Napoléon à Finkenstein.
Ce dénoûment satisfit Napoléon, qui avait vu la médiation de l'Autriche avec beaucoup de crainte. Persistant toutefois à ne pas assumer sur lui-même le refus de la paix, il répondit qu'il était prêt à entrer dans la voie des concessions, moyennant que l'on accordât à ses alliés, l'Espagne, la Hollande, la Porte, des restitutions équivalentes à celles qu'il était disposé à faire. Il ajouta qu'on n'avait qu'à désigner un lieu pour y rassembler un congrès, et qu'il y enverrait des plénipotentiaires sans aucun retard.
Mais la médiation était manquée, car il fallait plusieurs mois pour amener de tels pourparlers à une fin quelconque, et, en quelques jours de beau temps, il espérait avoir terminé la guerre.
Résolutions des souverains de Prusse et de Russie, réunis à Bartenstein, pour continuer la guerre.
Tout était prêt, en effet, des deux côtés, pour reprendre les hostilités avec la plus grande énergie. Les deux souverains, réunis à Bartenstein, avaient contracté l'un envers l'autre les plus solennels engagements, et s'étaient promis de ne déposer les armes que lorsque la cause de l'Europe serait vengée et les États prussiens restitués en entier. Convention de Bartenstein. Ils avaient signé à Bartenstein une convention par laquelle ils s'obligeaient à n'agir que de concert, à ne traiter avec l'ennemi que du consentement commun. Le but assigné à leurs efforts était non pas, disaient-ils, l'abaissement de la France, mais l'affranchissement des puissances, grandes et petites, abaissées par la France. Ils allaient combattre pour faire évacuer l'Allemagne, la Hollande, l'Italie même, si l'Autriche se joignait à eux, pour rétablir, à défaut de l'ancienne confédération germanique, une nouvelle constitution fédérative, qui assurât l'indépendance de tous les États allemands, et une raisonnable influence de l'Autriche et de la Prusse sur l'Allemagne. Du reste, l'étendue des réparations projetées devait dépendre des succès de la coalition. D'autres conventions avaient été signées, tant avec la Suède qu'avec l'Angleterre. Celle-ci, plus intéressée à la guerre que personne, et jusqu'ici profitant des efforts des puissances sans en faire aucun, avait promis des subsides et des troupes de débarquement. Son avarice, lorsqu'il s'agissait de subsides, avait indisposé le roi de Suède, au point de dégoûter ce prince de la croisade qu'il avait toujours rêvée contre la France. Cependant, la Russie aidant, on avait arraché à l'Angleterre un million sterling pour la Prusse, une allocation annuelle pour les Suédois employés en Poméranie, et l'engagement d'envoyer un corps de 20 mille Anglais à Stralsund. La Prusse avait promis, de son côté, d'envoyer 8 à 10 mille Prussiens à Stralsund, lesquels, joints aux 20 mille Anglais et à 15 mille Suédois, devaient former sur les derrières de Napoléon une armée respectable, et d'autant plus à craindre pour lui, qu'elle se couvrirait du voile de l'armistice signé avec le maréchal Mortier.
L'Autriche refuse d'adhérer à la convention de Bartenstein.
Ces conventions, communiquées à l'Autriche, ne l'entraînèrent pas. D'ailleurs la prise de Dantzig, qui attestait l'impuissance des Russes, suffisait, avec tout ce qu'on connaissait à Vienne de la situation relative des armées belligérantes, pour enchaîner cette cour à son système de politique expectante.
État de l'armée russe au moment de la reprise des opérations.