Le lendemain 7, Napoléon résolut d'aller lui-même à Deppen aux avant-postes, et laissa l'ordre à tous les corps qui marchaient sur Saalfeld, de le suivre à Deppen. Le 7 au soir, il fut rendu à Alt-Reichau, et ayant encore appris là que tout continuait à demeurer tranquille, il se transporta le 8 au matin à Deppen, félicita le maréchal Ney ainsi que ses troupes de leur belle conduite, vit l'armée russe immobile, comme une armée dont le chef incertain ne sait plus à quel parti s'arrêter, et ordonna une forte démonstration pour juger de ses véritables desseins. Les Russes la repoussèrent de manière à prouver qu'ils étaient plus enclins à rétrograder, qu'à persister dans leur marche offensive.

Le général Benningsen passe tout à coup de l'offensive à la défensive.

Le général Benningsen en effet, voyant l'inutilité des efforts tentés contre le corps du maréchal Ney, le peu de succès obtenu sur les autres points de la Passarge, et surtout la rapide concentration de l'armée française, reconnut bien vite qu'un mouvement plus prononcé sur Varsovie, avec Napoléon sur son flanc droit, ne pourrait le conduire qu'à un désastre. Il prit donc le parti de s'arrêter. Après avoir passé la journée du 7 à Guttstadt, dans une perplexité naturelle en de si graves circonstances, il se décida enfin à repasser l'Alle, et à se porter sur Heilsberg, pour y occuper la position défensive qu'il avait depuis long-temps préparée, au moyen de bons ouvrages de campagne. Retraite de l'armée russe sur Heilsberg. Le 7 au soir, il prescrivit à son armée un premier mouvement rétrograde jusqu'à Quetz. Le 8, apprenant la marche de la plupart des corps français sur Deppen, il se confirma dans sa résolution de retraite, et enjoignit à toutes ses divisions de se diriger sur Heilsberg en descendant l'Alle. La partie de ses troupes, qui s'était le plus avancée entre Guttstadt et Deppen, dut se dérober à l'instant même, en repassant l'Alle immédiatement et en gagnant Heilsberg par la rive droite. Quatre ponts furent jetés sur l'Alle, pour rendre ce passage plus facile. Le prince Bagration fut chargé de couvrir cette retraite avec sa division et avec les Cosaques. Les autres colonnes, qui s'étaient moins engagées dans cette direction, durent simplement regagner par Launau et par la rive gauche, la position d'Heilsberg. La plus éloignée des colonnes russes, celle du général Kamenski, laquelle avait attaqué de concert avec les Prussiens la tête de pont de Spanden, eut ordre de se retirer par Mehlsack, ce qui lui donnait à parcourir la base du triangle formé par Spanden, Heilsberg et Guttstadt. Elle laissa l'infanterie des Prussiens au général Lestocq, et n'emmena avec elle que leur cavalerie. Le général Lestocq dut se reporter en arrière pour couvrir Kœnigsberg, avec grand danger d'être coupé de l'armée russe; car, suivant les bords de la mer, tandis que le général Benningsen suivait les bords de l'Alle, il allait être séparé de celui-ci par une distance de 15 à 18 lieues.

Le 8 au soir, l'armée russe était en pleine retraite. Le 9, elle achevait de franchir la Passarge autour de Guttstadt, lorsque survinrent les Français. Déjà en effet une portion considérable de nos troupes se trouvait réunie autour de Deppen. Lannes parti de Marienbourg, la garde de Finkenstein, Murat de Christbourg, et arrivés tous à Deppen le 8 au soir, formaient avec le corps du maréchal Ney une masse de 50 à 60 mille hommes. Ils pressèrent l'ennemi vivement. La cavalerie de Murat, traversant l'Alle à la nage, se jeta sur les pas du prince Bagration. Les Cosaques firent meilleure contenance que de coutume, se serrèrent en masse autour de l'infanterie russe, et supportèrent bravement, pour des partisans, le feu de notre artillerie légère.

Napoléon poursuit l'armée russe avec une masse de 125 mille hommes.

Pendant ce temps le maréchal Soult, franchissant par ordre de Napoléon la Passarge à Elditten, rencontra le corps du général Kamenski, vers Wolfsdorf, culbuta l'un de ses détachements, et lui fit beaucoup de prisonniers. Le maréchal Davout, redressé dans sa direction, depuis qu'au lieu de se retirer on marchait en avant, s'approchait de Guttstadt. Napoléon allait donc avoir sous la main les corps des maréchaux Davout, Ney, Lannes, Soult, plus la garde et Murat, qui ne le quittaient jamais, plus le maréchal Mortier, qui suivait à une marche en arrière. C'était une force de 126 mille hommes[35], sans y comprendre le corps de Bernadotte, qui restait sur la basse Passarge, et qu'il fallait y laisser deux ou trois jours pour observer la conduite des Prussiens. Mais, une fois les Prussiens ramenés en arrière par notre marche en avant, Napoléon pouvait toujours attirer à lui le corps du maréchal Bernadotte, et avoir ainsi à sa disposition 150 mille combattants, n'étant privé que du corps de Masséna, indispensable sur la Narew. Le général Benningsen au contraire, séparé comme Napoléon du corps laissé sur la Narew (18 mille hommes), et condamné en descendant l'Alle à se séparer de Lestocq (18 mille hommes), n'allait se trouver en présence de Napoléon qu'avec la masse centrale de ses forces, c'est-à-dire avec environ 100 mille hommes, affaiblis de 6 ou 7 mille, morts ou blessés, restés au pied de nos retranchements.

Marche de Napoléon, et intention de cette marche.

Le plan de Napoléon fut bientôt arrêté, car ce plan était la conséquence même de tout ce qu'il avait prévu, voulu et préparé, pendant les quatre derniers mois. En effet, depuis que, par la savante disposition de ses cantonnements entre la Passarge et la basse Vistule, par la forte occupation de Braunsberg, Elbing, Marienbourg, par la prise de Dantzig, il s'était rendu invincible sur sa gauche et vers la mer, il avait réduit les Russes à attaquer sa droite, c'est-à-dire à remonter l'Alle pour menacer Varsovie. Dès lors sa manœuvre était toute tracée. À son tour il devait se porter en avant, déborder la droite des Russes, les couper de la mer, les rejeter sur l'Alle et la Prégel, les devancer à Kœnigsberg et prendre sous leurs yeux ce précieux dépôt, où les Prussiens avaient renfermé leurs dernières ressources et les Anglais envoyé les secours promis à la coalition. Plus il trouverait les Russes engagés sur le cours supérieur de l'Alle, et plus grand devait être le résultat de cette manœuvre. Ils venaient à la vérité de s'arrêter brusquement pour redescendre l'Alle par la rive droite. Mais Napoléon allait la descendre à leur suite par la rive gauche, avec la presque certitude de les gagner de vitesse, d'arriver aussitôt qu'eux au confluent de l'Alle et de la Prégel, et de leur faire essuyer en route quelque grand désastre, s'ils voulaient repasser cette rivière devant lui, pour marcher au secours de Kœnigsberg.

Des vues si profondément méditées, et depuis si long-temps, devaient se changer bien vite en dispositions formelles, et sans qu'il y eût un seul instant perdu à délibérer. Napoléon, dès le 9, ordonna au maréchal Davout de se réunir immédiatement à la droite de l'armée, au maréchal Ney de se reposer un jour à Guttstadt de ses durs combats pour rejoindre ensuite, au maréchal Soult, qui était un peu à gauche près de Launau, de longer le cours de l'Alle, pour gagner Heilsberg, précédé et suivi de la cavalerie de Murat, au maréchal Lannes d'accompagner le maréchal Soult, au maréchal Mortier enfin de hâter le pas pour faire sa jonction avec le gros de l'armée. Lui-même avec la garde suivit ce mouvement, et prescrivit au corps du maréchal Bernadotte, commandé temporairement par le général Victor, de se concentrer sur la basse Passarge, afin de se porter au delà, dès que les projets de l'ennemi sur notre gauche seraient mieux éclaircis.