Ces résolutions une fois adoptées en substance, Napoléon se chargea de rédiger de sa main les traités patents et secrets, qui devaient les contenir. Il fallait cependant s'entendre au sujet de cette malheureuse Prusse, que Napoléon avait promis de ne pas détruire entièrement, et, pour l'honneur d'Alexandre, de laisser subsister au moins en partie. Il y avait deux conditions fondamentales que Napoléon avait posées, et desquelles il ne voulait pas s'écarter, c'était de prendre, pour les employer à diverses combinaisons, toutes les provinces allemandes que la Prusse possédait à la gauche de l'Elbe, et en outre les provinces polonaises qu'elle avait reçues dans les divers partages de la Pologne. Ce n'était pas moins que la moitié des États prussiens, en territoire et en population. Projet de créer un royaume français en Allemagne, avec les dépouilles de la Prusse et de la Hesse. Avec les provinces de Westphalie, de Brunswick, de Magdebourg, de Thuringe, anciennement ou récemment acquises par la Prusse, Napoléon voulait, en les réunissant au grand-duché de Hesse, composer un royaume allemand, qu'il appellerait royaume de Westphalie, et qu'il se proposait de donner à son frère Jérôme, pour introduire dans la Confédération du Rhin un prince de sa famille. Il avait déjà couronné deux de ses frères, l'un qui régnait en Italie, l'autre en Hollande. Il en établirait ainsi un troisième en Allemagne. Quant au Hanovre, qui avait appartenu un moment à la Prusse, Napoléon prétendait le garder comme gage de la paix avec l'Angleterre. Résolutions de Napoléon à l'égard de la Pologne. Quant à la Pologne, son intention était d'en commencer la restauration au moyen des provinces de Posen et de Varsovie, qu'il constituerait en État indépendant, afin de payer les services des Polonais, qui lui avaient été peu secourables jusqu'ici, mais qui pourraient l'être davantage, lorsqu'ils joindraient à leur courage naturel l'avantage de l'organisation; afin d abolir aussi, en renversant l'ouvrage du grand Frédéric, la principale et la plus condamnable de ses œuvres, le partage de la Pologne. Napoléon ne savait pas ce que le temps lui permettrait d'enlever plus tard à l'Autriche, par échange ou par force, des provinces polonaises que détenait cette puissance, et en attendant, il faisait déjà renaître la Pologne, par la création d'un État polonais d'une assez grande étendue et d'une véritable importance. Pour faciliter davantage cette restauration, il avait imaginé de revenir à une autre chose du passé, c'était de donner la Pologne à la Saxe. Ainsi en détruisant l'une des grandes monarchies de l'Allemagne, la Prusse, il voulait lui substituer deux nouvelles monarchies alliées, la Westphalie, constituée de toutes pièces au profit de son plus jeune frère, la Saxe, agrandie jusqu'à la doubler, et destinées l'une et l'autre, d'après toutes les vraisemblances, à lui rester fidèlement attachées. Il entendait refaire de la sorte un nouvel équilibre allemand, et remplacer par deux alliances, la forte alliance de la Prusse, qu'il avait perdue. Il assignait donc pour limites à la Confédération du Rhin, l'Inn à l'égard de l'Autriche, l'Elbe à l'égard de la Prusse, la Vistule à l'égard de la Russie.

La Russie n'avait pas beaucoup d'objections à élever contre de telles combinaisons, une fois surtout qu'elle prenait le parti de s'associer à la politique française. Sauf les sacrifices imposés à la Prusse, sauf la restauration de la Pologne, elle s'intéressait peu à ces créations, à ces démembrements d'États allemands. Mais les sacrifices imposés à la Prusse étaient embarrassants pour l'empereur Alexandre, surtout quand il se rappelait les serments prêtés sur le tombeau du grand Frédéric, et les démonstrations d'un dévouement chevaleresque prodiguées à la reine de Prusse. De 9 millions et demi d'habitants, on réduisait la monarchie prussienne à 5 millions. De 120 millions de francs en revenu, on la réduisait à 69. Quelques objections d'Alexandre relativement au démembrement de la Prusse. Alexandre ne pouvait donc admettre un tel amoindrissement de son allié, sans quelques objections. Il les présenta à Napoléon, et n'en fut que médiocrement écouté. Réponse de Napoléon aux objections d'Alexandre. Napoléon lui répondit que c'était par considération pour lui qu'il laissait autant de provinces à la Prusse, car sans le motif de lui complaire, il l'aurait réduite à n'être qu'un des États de troisième ordre. Il lui eût enlevé, disait-il, jusqu'à la Silésie, qu'il aurait, ou donnée à la Saxe, pour transporter à celle-ci toute la puissance qu'avait eue la Prusse, ou donnée à l'Autriche, pour en obtenir les Gallicies.

Cette double combinaison aurait assurément mieux valu. Le parti de sacrifier la Prusse une fois pris, il valait mieux la détruire tout à fait qu'à moitié. C'est, dans tous les cas, un mauvais système que de renverser les anciens États, pour en créer de nouveaux, car les anciens sont prompts à revivre, les nouveaux prompts à mourir, à moins toutefois qu'on n'agisse dans le sens, déjà très-prononcé, de la marche des choses. La marche des choses avait amené l'agrandissement progressif de la Prusse, la destruction progressive de la Pologne et de la Saxe. Tout ce qu'on essayait dans ce sens avait des chances de durée; tout ce qu'on essayait dans le sens contraire, en avait peu. Il aurait fallu pour donner à ce qu'on faisait quelque consistance, rendre tout de suite la Prusse si faible, la Saxe et la Pologne si fortes, que la première eût peu de moyens de renaître, et les deux autres beaucoup de moyens de se soutenir. Ainsi en ne reconstituant pas la Prusse en entier, reconstruction qui eût été préférable à tout, Napoléon aurait mieux fait de la détruire complétement. Il le pensait lui-même ainsi, et il le dit à l'empereur Alexandre. Il alla jusqu'à lui offrir une partie des dépouilles de la maison de Brandebourg, s'il voulait se prêter à ses projets, afin de rétablir plus complétement la Pologne. Mais Alexandre s'y refusa, car il lui était évidemment impossible d'accepter les dépouilles de la Prusse. C'était déjà bien assez de ne pas la défendre davantage, et de devenir l'allié intéressé du vainqueur qui la dépouillait. Déplaisir causé à l'empereur Alexandre par la restauration de la Pologne. Indépendamment du sort infligé à la Prusse, Alexandre ne pouvait pas voir avec plaisir la restauration de la Pologne. Direction que Napoléon cherche à imprimer à l'ambition de la Russie. Mais Napoléon s'efforça de lui démontrer que la Russie devait du côté de l'Occident s'arrêter au Niémen; qu'en le dépassant pour se rapprocher de la Vistule, comme elle l'avait fait lors du dernier partage de la Pologne, elle se rendait suspecte et odieuse à l'Europe, se donnait des sujets, long-temps, peut-être même éternellement insoumis, et se mettait pour des conquêtes douteuses dans la dépendance de puissances voisines, toujours prêtes à fomenter l'insurrection chez elle; qu'il fallait qu'elle cherchât son agrandissement ailleurs; qu'elle le trouverait au Nord vers la Finlande, en Orient vers la Turquie; que dans cette dernière direction surtout, s'ouvrait pour elle la route de la vraie grandeur, de la grandeur sans limites, puisque l'Inde même était en perspective; qu'en cherchant à s'agrandir de ce côté, elle rencontrerait sur le continent des amis, des alliés, la France particulièrement, et qu'elle n'aurait d'adversaire que l'Angleterre, dont la puissance, réduite à celle de ses vaisseaux, ne pourrait jamais lui disputer les bords du Danube.

Juillet 1807.

Les raisons de Napoléon était fortes, et eussent-elles été mauvaises, on n'était guère en mesure de les contredire. Il fallait choisir: ou n'avoir rien nulle part, ne s'agrandir d'aucun côté, sans empêcher la Pologne de renaître, la Prusse de tomber, ou s'agrandir beaucoup dans le sens indiqué par Napoléon. Alexandre n'hésita pas. D'ailleurs il était tellement séduit, charmé, qu'il n'y avait pas besoin de la force pour le décider. Mais il s'agissait de savoir comment on ferait supporter son malheur à Frédéric-Guillaume, qui, en voyant les deux empereurs si intimes, avait pu se flatter d'être le motif de cette intimité, et d'en recueillir le prix. Alexandre se chargea, quelque embarrassant que fût ce rôle, de faire les premières ouvertures, et après avoir communiqué à Frédéric-Guillaume les résolutions qui le concernaient, de lui laisser le soin de s'en entendre directement avec l'arbitre suprême, qui traçait les frontières de tout le monde. Manière dont Frédéric-Guillaume accueille les propositions qui le concernent. Frédéric-Guillaume accueillit mal les ouvertures d'Alexandre, et se promit d'en référer à Napoléon. Le malheureux roi de Prusse, que la fortune favorisait alors si peu, mais qu'elle devait dédommager plus tard, n'était pas capable de traiter lui-même ses propres affaires. Il n'était ni adroit, ni imposant; et si parfois son âme soulevant le poids du malheur, se livrait à quelques mouvements involontaires, c'était à des mouvements de brusquerie, fort peu séants chez un roi sans États et sans armée. La ville de Memel, où la reine de Prusse passait ses nuits et ses jours à pleurer, les dix ou quinze mille hommes du général Lestocq, voilà tout ce qui lui restait. Explication entre Napoléon et le roi Frédéric-Guillaume. Ce prince eut une longue explication avec Napoléon, et, comme dans leur première entrevue, s'attacha à lui prouver qu'il n'avait pas mérité son malheur, car l'origine de ses démêlés avec la France remontait à la violation du territoire d'Anspach, et en traversant la province d'Anspach, affirmait-il avec obstination, Napoléon avait manqué à la souveraineté prussienne. La question avait peu d'importance au point où en étaient les choses, mais à cet égard Napoléon éprouvait une conviction égale à celle de son interlocuteur. En traversant cette province d'Anspach, il avait agi avec une parfaite bonne foi, et il tenait à avoir raison sur ce point, autant que s'il n'eût pas été le plus fort. Les deux monarques s'animèrent, et le roi de Prusse, dans son désespoir, se livra à des emportements, regrettables pour sa dignité, peu utiles à sa cause, embarrassants pour Napoléon. Importuné de ses plaintes, Napoléon le renvoya à son allié Alexandre, qui l'avait entraîné à continuer la guerre, lorsque le lendemain d'Eylau, la paix eût été possible et avantageuse pour la Prusse.—Du reste, lui dit-il, l'empereur Alexandre a un moyen de vous indemniser, c'est de vous sacrifier ses parents, les princes de Mecklembourg et d'Oldenbourg, dont les États procureront un beau dédommagement à la Prusse, vers le Nord et vers la Baltique; c'est aussi de vous abandonner le roi de Suède, auquel vous pourrez prendre Stralsund, et la portion de la Poméranie dont il se sert si mal. Que l'empereur Alexandre consente pour vous à ces acquisitions, non pas égales aux territoires qu'on vous enlève, mais mieux situées, et quant à moi je ne m'y opposerai pas. Frédéric-Guillaume se résigne, mais se défend sur certains détails, et tâche de garder Magdebourg. —Napoléon était fondé à renvoyer Frédéric-Guillaume à Alexandre, qui aurait pu effectivement procurer ces compensations à la Prusse. Mais Alexandre avait déjà bien assez de l'embarras que lui causait la tristesse de ses alliés prussiens, sans y ajouter dans sa propre famille des plaintes, des reproches, des visages consternés. Frédéric-Guillaume n'aurait pas même osé en parler, et il prit l'offre pour une défaite. Il fut donc obligé de se résigner au sacrifice d'une moitié de son royaume. Cependant il était possible de lui ménager quelques consolations de détail, qui eussent fort adouci son chagrin. On lui laissait la vieille Prusse, la Poméranie, le Brandebourg, la Silésie, mais on lui enlevait la Pologne, on lui enlevait les provinces à la gauche de l'Elbe, et on lui devait, en prenant ces vastes parties de ses États, de ne pas trop isoler entre elles, celles qui lui restaient. C'était en effet avec des empiétements successifs sur la Pologne, que Frédéric avait lié ensemble la vieille Prusse, la Poméranie, le Brandebourg, la Silésie. Il s'agissait de savoir quelles portions de la Pologne on laisserait à la Prusse, pour bien rattacher ces provinces entre elles. Enfin, et par-dessus tout, il s'agissait de savoir, si en assignant à la Prusse la frontière de l'Elbe en Allemagne, on lui accorderait la place de Magdebourg, qui est sur l'Elbe plus importante encore que celle de Mayence ou de Strasbourg sur le Rhin.

Volontés de Napoléon à l'égard des nouvelles frontières prussiennes, et au sujet de Dantzig et de Magdebourg.

Napoléon consentait à ce que les frontières de la Pologne fussent tracées de manière à lier autant que possible la vieille Prusse, la Poméranie, le Brandebourg, la Silésie; mais en concédant la basse Vistule à Frédéric-Guillaume, il voulait lui enlever Dantzig, et la constituer ville libre comme Brême, Lubeck et Hambourg. Quant à Magdebourg, il était inflexible. Mayence, Magdebourg formaient les étapes de sa puissance au Nord, il n'était pas possible qu'il y renonçât. Il fut donc absolu dans ses volontés, relativement à Dantzig et à Magdebourg.

Insistance du roi Frédéric-Guillaume pour obtenir Magdebourg.

Le roi de Prusse se résigna encore au sujet de Dantzig, mais il tenait à Magdebourg, car c'était au sein de l'Allemagne un point d'appui considérable, et la clef de l'Elbe qui était devenu sa frontière. Il faisait valoir, non pas ce motif politique, mais une raison d'ancienne affection. En effet, les habitants du duché de Magdebourg, répandus à la droite et à la gauche de l'Elbe, étaient au nombre des sujets les plus anciens et les plus affectionnés de la monarchie. Néanmoins il ne gagna rien par ce nouveau moyen. Comme il insistait beaucoup, tantôt auprès de Napoléon, tantôt auprès d'Alexandre, celui-ci imagina d'agir sur Napoléon, en appelant à Tilsit la reine de Prusse, pour qu'elle essayât sur le vainqueur de l'Europe la puissance de son esprit, de sa beauté, de son infortune. Les bruits calomnieux auxquels avait donné naissance l'admiration d'Alexandre pour cette princesse, avaient empêché qu'elle ne se rendît à Tilsit. L'empereur Alexandre imagine de faire venir la reine de Prusse à Tilsit, pour qu'elle essaie d'arracher quelques concessions en faveur de la Prusse. Cependant on eut recours à son intervention, comme dernier moyen, non de toucher grossièrement Napoléon, mais d'émouvoir ses sentiments les plus délicats, par la présence d'une reine, belle, spirituelle, et malheureuse.

Il était tard pour essayer d'une telle ressource, car les idées de Napoléon étaient définitivement arrêtées, et du reste il est peu probable qu'à quelque époque que ce fût, Napoléon eût sacrifié une partie de ses desseins, sous l'influence d'une femme, si intéressante qu'elle pût être.