«Soldats,
»L'ordre pour votre rentrée en France était parti; vous vous étiez déjà rapprochés de plusieurs marches; des fêtes triomphales vous attendaient! Mais lorsque nous nous abandonnions à cette trop confiante sécurité, de nouvelles trames s'ourdissaient sous le masque de l'amitié et de l'alliance! Des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin. Le même esprit de vertige qui, à la faveur de nos dissensions intestines, conduisait, il y a quatorze ans, les Prussiens au milieu des plaines de la Champagne, domine encore dans leurs conseils. Si ce n'est plus Paris qu'ils veulent renverser jusque dans ses fondements, ce sont aujourd'hui leurs drapeaux qu'ils se vantent de planter dans les capitales de nos alliés, ce sont nos lauriers qu'ils veulent arracher de notre front! Ils veulent que nous évacuions l'Allemagne à l'aspect de leur armée..... Soldats, il n'est aucun de vous qui veuille retourner en France par un autre chemin que celui de l'honneur. Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe. Aurions-nous donc bravé les saisons, les mers, les déserts, vaincu l'Europe plusieurs fois coalisée contre nous, porté notre gloire de l'orient à l'occident, pour retourner aujourd'hui dans notre patrie comme des transfuges, après avoir abandonné nos alliés, et pour entendre dire que l'aigle française a fui épouvantée à l'aspect des aigles prussiennes? Malheur donc à ceux qui nous provoquent! Que les Prussiens éprouvent le même sort qu'ils éprouvèrent il y a quatorze ans! Qu'ils apprennent que, s'il est facile d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance avec l'amitié du grand peuple, son inimitié est plus terrible que les tempêtes de l'Océan!»
L'armée française se met en marche le 8 octobre, formée en trois colonnes.
Le lendemain 8 octobre, Napoléon donna l'ordre à toute l'armée de franchir la frontière de la Saxe. Les trois colonnes dont elle se composait, s'ébranlèrent à la fois. Murat, qui précédait le centre, entra le premier à la tête de la cavalerie légère et du 27e léger, et lança ses escadrons par le défilé du milieu, celui de Kronach à Lobenstein. À peine arrivé au delà des hauteurs boisées qui séparent la Franconie de la Saxe, il envoya sur la droite vers Hof, sur la gauche vers Saalfeld, divers détachements, afin de dégager l'issue des débouchés, par lesquels devaient pénétrer les autres colonnes de l'armée. Murat entre le premier en Saxe à la tête de la cavalerie. Ensuite il marcha droit de Lobenstein sur Saalbourg. Il y trouva postée sur la Saale une troupe d'infanterie et de cavalerie, appartenant au corps du général Tauenzien. L'ennemi fit mine d'abord de défendre la Saale, qui est un faible obstacle dans cette partie de son cours, et envoya plusieurs volées de canon à nos cavaliers. On lui riposta avec quelques pièces d'artillerie légère, attachées ordinairement à la réserve de cavalerie; puis on lui montra plusieurs compagnies d'infanterie du 27e léger. Il ne défendit ni le passage de la Saale, ni Saalbourg, et se retira vers Schleitz, à quelque distance du lieu de cette première rencontre. Du côté de Hof, sur notre droite, la cavalerie ne découvrit rien qui pût gêner la marche des maréchaux Soult et Ney, assez forts d'ailleurs pour se faire jour. À gauche au contraire, vers Saalfeld, elle aperçut au loin un gros rassemblement, commandé par le prince Louis. Ces deux corps du général Tauenzien et du prince Louis faisaient partie de l'armée du prince de Hohenlohe, qui, malgré l'ordre formel qu'il avait reçu de passer sur la rive gauche de la Saale, et de venir s'appuyer au duc de Brunswick, différait d'obéir, et restait dispersé dans le pays montueux que la Saale traverse à son origine.
Marche des trois colonnes de l'armée à travers les défilés de la Franconie et de la Saxe.
Les trois colonnes de l'armée française continuèrent à s'avancer simultanément par les défilés indiqués, celle de gauche demeurant toutefois un peu en arrière, parce qu'elle avait à se reporter de Cobourg sur Grafenthal, ce qui l'obligeait à faire douze lieues par des routes peu praticables à l'artillerie. Du reste nul obstacle sérieux n'arrêtait la marche de nos troupes. L'esprit de l'armée était excellent; le soldat manifestait la plus grande gaieté, et ne paraissait tenir aucun compte de quelques souffrances, inévitables dans un pays pauvre et difficile. La victoire dont il ne doutait pas, était pour lui le dédommagement à tous les maux.
Combat de Schleitz.
Le lendemain 9 octobre, le centre quitta Saalbourg, et s'avança sur Schleitz, après avoir franchi la Saale. Murat, avec deux régiments de cavalerie légère, et Bernadotte, avec la division Drouet, marchaient en tête. On arriva devant Schleitz vers le milieu du jour. Schleitz est un bourg, situé sur un petit cours d'eau qu'on appelle le Wiesenthal, et qui se jette dans la Saale. (Voir la carte no 34.) Au pied d'une hauteur au delà de Schleitz et du Wiesenthal, on apercevait rangé en bataille le corps du général Tauenzien. Il était adossé à cette hauteur, son infanterie déployée, sa cavalerie disposée sur ses ailes, l'artillerie sur son front. Il paraissait fort de 8 mille hommes d'infanterie et de 2 mille de cavalerie. Napoléon, qui avait couché dans les environs de Saalbourg, accourut sur les lieux dès le matin, et à la vue de l'ennemi il ordonna l'attaque. Le maréchal Bernadotte dirigea quelques compagnies du 27e léger, commandées par le général Maison, sur Schleitz. Le général Tauenzien, averti que le gros de l'armée française suivait cette avant-garde, ne songea pas à défendre le terrain qu'il occupait. Il se contenta de renforcer le détachement qui gardait Schleitz, afin de gagner par un petit combat d'arrière-garde le temps de se retirer. Le général Maison entra dans Schleitz, avec le 27e léger, et en repoussa les Prussiens. Au même instant, les 94e et 95e régiments de ligne, de la division Drouet, passaient le Wiesenthal, l'un au-dessous de Schleitz, l'autre dans Schleitz même, et contribuaient à précipiter la retraite de l'ennemi, qui se porta vers les hauteurs en arrière de Schleitz. On le poursuivit rapidement sur ces hauteurs, et, arrivé sur leur sommet, on en descendit le revers à sa suite. Murat, accompagné du 4e de hussards et du 5e de chasseurs (celui-ci resté un peu en arrière), serra de près l'infanterie ennemie, qui était escortée par 2 mille chevaux. En voyant le peu de forces dont Murat disposait, quelques escadrons prussiens se jetèrent sur lui. Murat les prévint, les chargea, le sabre à la main, à la tête du 4e de hussards, et les repoussa. Mais ramené bientôt par une cavalerie plus nombreuse, il manda en toute hâte le 5e de chasseurs, ainsi que l'infanterie légère du général Maison, qui n'avaient pas encore pu le joindre. Il eut dans l'intervalle plusieurs charges à supporter, et les soutint avec sa vaillance accoutumée. Heureusement le 5e de chasseurs accourut au galop, rallia le 4e de hussards, et fournit à son tour une charge vigoureuse. Mais le général Tauenzien, voulant se débarrasser de ces deux régiments de cavalerie légère, lança sur eux les dragons rouges saxons ainsi que les hussards prussiens. Dans ce moment arrivaient cinq compagnies du 27e léger, conduites par le général Maison. Celui-ci, n'ayant pas le temps de les former en carré, les arrêta sur place, de manière à couvrir le flanc de notre cavalerie, puis fit exécuter à bout portant un feu si juste, qu'il renversa sur le carreau deux cents dragons rouges. Alors toute la cavalerie prussienne prit la fuite. Murat, avec le 4e de hussards et le 5e de chasseurs, courut après elle, et refoula pêle-mêle dans les bois la cavalerie et l'infanterie du général Tauenzien. L'ennemi se retira en toute hâte, jetant sur les routes beaucoup de fusils et de chapeaux, et laissant dans nos mains environ 400 prisonniers, indépendamment de 300 morts ou blessés. Mais l'effet moral de ce combat fut plus grand que l'effet matériel, et les Prussiens purent voir dès lors à quels soldats ils avaient affaire. Si Murat, comme Napoléon lui en fit la remarque, avait eu sous la main un peu plus de cavalerie, il n'aurait pas été autant obligé de payer de sa personne, et les résultats eussent été plus considérables[4].
Napoléon fut extrêmement satisfait de ce premier combat, qui lui prouvait combien la cavalerie prussienne, quoique très-bien montée et très-habile à manier ses chevaux, était peu à craindre pour ses solides fantassins et ses hardis cavaliers. Il établit son quartier général à Schleitz, afin d'y attendre le reste de la colonne du centre, afin surtout de donner à sa droite, conduite par les maréchaux Ney et Soult, à sa gauche, conduite par les maréchaux Lannes et Augereau, le temps de franchir les défilés, et de venir prendre sur ses ailes une position de bataille. D'après ce qu'il voyait, et d'après ce que lui rapportaient ses espions, qui avaient trouvé le pays couvert de colonnes détachées, il jugeait qu'il venait de surprendre l'ennemi dans un mouvement de concentration, et qu'il allait lui causer un grand trouble. Les rapports de l'aile droite envoyés par les maréchaux Soult et Ney, apprenaient qu'ils n'avaient rien devant eux, et qu'ils apercevaient à peine quelques détachements de cavalerie s'éloignant à leur approche. Au contraire, les nouvelles de la gauche parlaient d'un corps à Saalfeld, devant lequel le maréchal Lannes devait arriver le lendemain 10. Napoléon en concluait que l'ennemi se retirait vers la Saale, et laissait ouverte la grande route de Dresde. Il était résolu, non pas à s'y engager avant d'avoir battu les Prussiens, mais à les battre sans retard, soit qu'ils vinssent à sa rencontre pour lui barrer le chemin, soit qu'il fallût aller les chercher derrière les bords escarpés de la Saale[5].
Conduite du prince de Hohenlohe en apprenant l'apparition de l'armée française.