Le 13 au matin, des avis plus circonstanciés lui apprirent que l'ennemi se rapprochait définitivement de la Saale, avec la résolution encore incertaine de livrer sur ses bords une bataille défensive, ou de la passer pour courir à l'Elbe. C'était dans la direction de Weimar à Iéna que se montrait le plus gros rassemblement. Sans perdre un instant, Napoléon monta à cheval pour se rendre à Iéna. Sur l'avis que l'armée prussienne se rapproche de la Saale, Napoléon se rend à Iéna. Il donna lui-même ses instructions aux maréchaux Soult et Ney, et leur prescrivit d'être dans la soirée à Iéna, ou au plus tard dans la nuit. Il enjoignit à Murat de ramener sa cavalerie vers Iéna, et au maréchal Bernadotte de prendre à Dornbourg une position intermédiaire entre Iéna et Naumbourg. Il partit immédiatement, envoyant des officiers pour arrêter tout ce qui était en marche vers Géra, et le faire refluer sur Iéna.

La veille au soir, le maréchal Davout était entré à Naumbourg, avait occupé le pont de la Saale, et enlevé des magasins considérables, avec un bel équipage de pont. Le maréchal Bernadotte s'était joint à lui. Murat avait envoyé sa cavalerie légère jusqu'à Leipzig, et surpris les portes de cette grande cité commerçante. Lannes s'était porté sur Iéna, petite ville universitaire, située sur les bords mêmes de la Saale, et y avait refoulé pêle-mêle les troupes ennemies restées en deçà de la rivière, ainsi que les bagages qui encombraient la route. Il s'était emparé d'Iéna, et avait aussitôt poussé ses avant-postes sur les hauteurs qui la dominent. De ces hauteurs, il avait aperçu l'armée du prince de Hohenlohe, qui après avoir repassé la Saale campait entre Iéna et Weimar, et il avait pu soupçonner qu'un grand rassemblement se préparait en cet endroit.

Déterminations de l'armée prussienne après les combats de Schleitz et de Saalfeld.

Effectivement l'armée prussienne y était réunie, et prête à prendre ses dernières déterminations. Le prince de Hohenlohe s'était décidé à obéir aux ordres du duc de Brunswick, et à repasser la Saale, pour se joindre à la grande armée prussienne. Il aurait atteint cette position en meilleur ordre, et sans perdre ses bagages, s'il avait obéi plus tôt. Ses troupes y étaient rassemblées confusément, et sans vivres, ne sachant pas s'en procurer, en demandant vainement à l'armée principale, qui en possédait tout juste assez pour elle-même. Les Saxons, dont la conduite avait été honorable, mais que le hasard des événements avait fait figurer dans les deux premières rencontres, et qui voyaient leur pays livré sans défense aux Français, se plaignaient amèrement d'être peu ménagés, mal nourris, et entraînés dans une guerre qui s'annonçait de la manière la plus sinistre. On fit de son mieux pour les calmer, et cette fois on les établit en seconde ligne derrière les Prussiens.

Cependant, malgré ces tristes débuts, on était rassemblé le long de la forêt de Thuringe, ayant la Saale pour arrêter les Français s'ils voulaient la franchir, ou pour descendre en sûreté vers l'Elbe s'ils se hâtaient d'y courir. C'était le cas, puisqu'on avait attaché tant de prix à cette position, de persévérer dans l'idée qu'on s'en était faite, et de profiter des avantages qu'elle offrait. La Saale, en effet, quoique guéable, coule dans un lit qui présente une sorte de gorge continuelle. La rive gauche, sur laquelle étaient campés les Prussiens, est couverte de hauteurs abruptes, dont la rivière baigne le pied, dont une suite de bois couvre le sommet. Au delà se trouvent des plateaux ondulés, très-propres à recevoir une armée. En descendant d'Iéna jusqu'à Naumbourg (voir la carte no 35), les obstacles au passage deviennent plus grands que partout ailleurs. Il n'y avait, outre Iéna et Naumbourg, que trois issues par lesquelles on pût pénétrer, celles de Löbstedt, de Dornbourg et de Cambourg, éloignées de deux lieues les unes des autres, et très-faciles à défendre. Puisqu'au lieu de s'établir derrière l'Elbe, on avait voulu se porter à la rencontre des Français, et combattre en masse, il n'y avait pas un site plus avantageux que la rive gauche de la Saale pour engager une action générale. On s'était privé à la vérité des dix mille hommes composant l'avant-garde du duc de Weimar, et envoyés en reconnaissance au delà de la forêt de Thuringe; on en avait perdu cinq ou six mille en morts, prisonniers et fuyards, dans les combats de Schleitz et Saalfeld; mais il restait encore 50 mille hommes au prince de Hohenlohe, 66 mille au duc de Brunswick, 17 ou 18 mille au général Ruchel, c'est-à-dire 134 mille hommes, armée fort redoutable derrière une position comme celle de la Saale, depuis Iéna jusqu'à Naumbourg. En plaçant de gros détachements devant les principaux passages, et la masse un peu en arrière, dans une position centrale, de manière à pouvoir courir en force sur le point attaqué, on était en mesure de livrer à l'armée française une bataille dangereuse pour elle, et sinon de lui arracher la victoire, du moins de la lui disputer tellement, que la retraite devînt facile, et le sort de la guerre incertain.

Mais le désordre d'esprit ne faisait que s'accroître dans l'état-major prussien. Le duc de Brunswick, qui avait montré jusque-là une assez grande justesse de raisonnement, et qui avait paru apprécier les avantages de la position occupée, dans les divers cas possibles, le duc de Brunswick maintenant que l'un de ces cas, et le plus prévu, se réalisait, semblait avoir subitement perdu le sens, et voulait décamper en toute hâte. Le mouvement du maréchal Davout sur Naumbourg avait été pour lui un trait de lumière. Il avait conclu de l'apparition de ce maréchal sur Naumbourg, que Napoléon voulait, non pas livrer bataille, mais précipiter sa marche vers l'Elbe, couper les Prussiens de la Saxe, et même de la Prusse, comme il avait coupé le général Mack de la Bavière et de l'Autriche. La crainte d'être enveloppé, ainsi que l'avait été le général Mack, et réduit comme lui à poser les armes, troublait l'esprit ordinairement juste de ce malheureux vieillard. Il voulait donc partir à l'instant pour gagner l'Elbe. En Prusse on s'était raillé avec si peu de pitié, avec si peu de justice, de l'infortuné Mack, qu'on perdait la raison à la seule idée de se trouver dans la même position, et que, pour l'éviter, on s'exposait à tomber dans d'autres positions qui ne valaient pas mieux. Cependant la situation actuelle était loin de ressembler à celle du général autrichien. Le duc de Brunswick pouvait bien être débordé, séparé de la Saxe, par un mouvement rapide de Napoléon sur l'Elbe, peut-être devancé sur Berlin, mais il était impossible qu'il fût enveloppé et obligé de capituler. Soit qu'il perdît une bataille sur la Saale, soit qu'il fût prévenu sur l'Elbe, il avait une retraite assurée vers Magdebourg et le bas Elbe, et bien qu'il fût exposé à y arriver en mauvais état, il ne pouvait être pris dans les vastes plaines du Nord, comme les Autrichiens dans le coupe-gorge de la vallée du Danube. D'ailleurs, tandis que l'armée du général Mack comptait tout au plus 70 mille hommes, celle du duc de Brunswick en comptait 144 mille, en ralliant le duc de Weimar, et une telle armée n'est pas facile à envelopper, au point d'être réduite à poser les armes. Mais puisqu'on avait tant voulu combattre, tant désiré rencontrer les Français, songé même à passer les montagnes afin d'aller les chercher en Franconie, pourquoi, lorsqu'on les rencontrait enfin sur un terrain excellent pour soi, très-difficile pour eux, pourquoi ne pas s'y établir en masse, afin de les précipiter dans le lit profond et rocailleux de la Saale, à l'instant où ils tenteraient de s'élever sur les hauteurs? Mais tout sang-froid avait disparu, depuis que l'ennemi qu'on bravait de loin, était si près, depuis qu'à Schleitz et Saalfeld, la qualité de l'armée prussienne s'était montrée si peu supérieure à celle des armées autrichiennes et russes.

Le duc de Brunswick prend le parti de décamper pour se rapprocher de l'Elbe.

Le duc de Brunswick, impatient de se dérober au sort tant redouté du général Mack, prit le parti de décamper immédiatement, et de se porter sur l'Elbe à marches forcées, en se couvrant de la Saale, ce qui entraînait l'abandon de Leipzig, de Dresde, et de toute la Saxe aux Français. Le prince de Hohenlohe, après s'être tardivement décidé à repasser la Saale, campait sur les hauteurs d'Iéna. (Voir la carte no 34.) Le duc de Brunswick lui enjoignit d'y rester pour fermer ce débouché, pendant que l'armée principale, filant derrière l'armée de Silésie, irait joindre la Saale à Naumbourg, et la descendrait jusqu'à l'Elbe.

Il ordonna au général Ruchel de s'arrêter à Weimar le temps nécessaire pour rallier l'avant-garde, engagée dans une reconnaissance inutile au delà de la forêt de Thuringe, et quant à lui, emmenant les cinq divisions de l'armée principale, il résolut de décamper le 13, de suivre la grande route de Weimar à Leipzig jusqu'au pont de Naumbourg, de laisser à ce pont trois divisions pour le garder, tandis qu'avec deux autres il irait s'assurer du passage de l'Unstrut, l'un des affluents de la Saale, puis cet obstacle franchi de replier les trois divisions postées à Naumbourg, d'attirer à lui le prince de Hohenlohe et le général Ruchel demeurés en arrière, et de longer ainsi les bords de la Saale jusqu'à la jonction de cette rivière avec l'Elbe, aux environs de Magdebourg.

Tel fut le plan de retraite adopté par le duc de Brunswick. Ce n'était pas la peine de quitter la ligne défensive de l'Elbe, dont on n'aurait jamais dû s'écarter, pour la rejoindre sitôt, et avec de si grands dangers.