Le maréchal Davout débouchant par la droite, c'est-à-dire par la route de Pultusk, fit attaquer les bois qui formaient de son côté l'obstacle à vaincre, pour pénétrer dans Golymin. Le maréchal Augereau débouchant par la gauche, c'est-à-dire par la route de Lopaczym, avait à traverser des marécages, semés de quelques bouquets de bois, et au milieu de ces marécages un village à emporter, celui de Ruskovo, par où passait la seule route praticable. La brave infanterie du maréchal Davout repoussa, non sans perte, l'infanterie russe des corps détachés de Saken et de Gallitzin. Après une vive fusillade, elle la joignit à la baïonnette, et la contraignit par des combats corps à corps, à lui abandonner les bois auxquels elle s'appuyait. À la droite de ces bois si disputés, le maréchal Davout forçait la route de Pultusk à Golymin, et lançait sur les Russes une partie de la réserve de cavalerie, confiée à Rapp, l'un de ces aides-de-camp intrépides que Napoléon tenait sous sa main pour les employer dans des occasions difficiles. Rapp culbuta l'infanterie russe, tourna les bois, et fit ainsi tomber l'obstacle qui couvrait Golymin. Mais exposé à un feu des plus vifs, il eut le bras cassé. À gauche Augereau franchissant les marécages, malgré les forces ennemies placées sur ce point, enleva le village de Ruskovo, et marcha de son côté sur Golymin, but commun de nos attaques concentriques. On y pénétra ainsi vers la fin du jour, et on s'en rendit maître, après un engagement des plus chauds avec la réserve de la division Doctorow. Comme à Pultusk on recueillit beaucoup d'artillerie, quelques prisonniers, et on joncha la terre de cadavres russes. En combattant contre eux on prenait moins d'ennemis, mais on en tuait davantage.

Dans cette journée du 26, nos colonnes étaient partout aux prises avec les colonnes russes, sur un espace de vingt-cinq lieues. Par un effet du hasard, impossible à prévenir quand les communications sont difficiles, tandis que Lannes avait trouvé devant lui deux ou trois fois plus de Russes qu'il n'avait de Français, les autres corps rencontraient à peine leur équivalent, comme les maréchaux Augereau et Davout à Golymin, ou aucun ennemi à combattre, comme le maréchal Soult dans sa marche sur Ciechanow, et le maréchal Bernadotte dans sa marche sur Biezun. Toutefois le maréchal Bessières, servant d'éclaireur à notre aile gauche avec la seconde réserve de cavalerie, avait joint les Prussiens à Biezun, et leur avait fait un bon nombre de prisonniers. Le maréchal Ney, qui formait l'extrême gauche de l'armée, avait marché de Strasbourg à Soldau et Mlawa, poussant devant lui le corps de Lestocq. Combat de Soldau. Arrivé le 26 à Soldau, au moment même où Lannes combattait à Pultusk, où les maréchaux Davout et Augereau combattaient à Golymin, il avait dirigé la division Marchand sur Mlawa, afin de tourner la position de Soldau, précaution nécessaire, car on pouvait y trouver d'insurmontables difficultés. En effet, le bourg de Soldau était situé au milieu d'un marais impraticable, qu'on ne traversait que par une seule chaussée, longue de sept à huit cents toises, reposant tantôt sur le sol, tantôt sur des ponts que l'ennemi avait eu soin de couper. (Voir la carte no 39.) Six mille Prussiens avec du canon gardaient cette chaussée. Une première batterie l'enfilait dans sa longueur; une seconde, établie sur un point bien choisi dans le marais, la battait en écharpe. Ney avec le 69e et le 76e, y marcha impétueusement. On jeta des madriers sur les coupures des ponts, on enleva les batteries au pas de course; on culbuta à la baïonnette l'infanterie qui était rangée en colonne sur la chaussée, et on entra pêle-mêle avec les fuyards dans le bourg de Soldau. Là une action des plus vives s'engagea avec les Prussiens. Il fallut leur enlever Soldau maison par maison. Nous n'y parvînmes qu'après des efforts inouïs, et à la chute du jour. Mais à ce moment le brave général Lestocq, ralliant ses colonnes en arrière de Soldau, fit jurer à ses soldats de reprendre le poste perdu. Les Prussiens, traités par les Russes depuis Iéna comme les Autrichiens l'avaient été depuis Ulm, voulaient venger leur honneur, et prouver qu'ils n'étaient inférieurs à personne en bravoure: ils tinrent parole. Quatre fois, depuis sept heures du soir jusqu'à minuit, ils attaquèrent Soldau à la baïonnette, et quatre fois ils furent repoussés. Leur courage avait toute la violence du désespoir. Ils finirent cependant par se retirer, après une perte immense en morts, blessés et prisonniers.

Ainsi dans cette journée, sur un espace de vingt-cinq lieues, depuis Pultusk jusqu'à Soldau, on s'était battu avec acharnement, et les Russes, défaits partout où ils avaient essayé de nous résister, ne s'étaient sauvés qu'en abandonnant leur artillerie et leurs bagages. Leur armée se trouvait affaiblie de près de 20 mille hommes sur 115 mille. Beaucoup d'entre eux étaient hors de combat ou prisonniers. Un grand nombre d'origine polonaise avaient déserté. Nous avions recueilli plus de 80 pièces de canon de gros calibre, et une quantité considérable de bagages. Nous n'avions perdu ni un prisonnier, ni un déserteur, mais le feu de l'ennemi nous avait enlevé 4 à 5 mille hommes, en morts ou blessés.

Résultat des opérations de Napoléon entre la Vistule et la Narew.

Le projet de Napoléon, tendant à séparer les Russes de la mer, et à les jeter par un mouvement de conversion de l'Ukra sur la Narew, du riche littoral de la vieille Prusse dans l'intérieur boisé, marécageux, inculte de la Pologne, avait réussi sur tous les points, bien que sur aucun il n'eût amené l'une de ces grandes batailles qui marquaient toujours d'un signe éclatant les savantes manœuvres de cet immortel capitaine. L'action héroïque de Lannes à Pultusk était pour les Russes une défaite, mais une défaite sans désastre, ce qui était aussi nouveau pour eux que pour nous. Cependant si on avait eu la faculté de marcher le lendemain et le surlendemain, les Russes auraient été obligés de nous livrer les trophées qu'ils ne pouvaient pas long-temps disputer à notre bravoure et à notre habileté. Jetés au delà de l'Ukra, de l'Orezyc, de la Narew, dans une forêt impénétrable, de plus de quinze ou vingt lieues d'étendue, comprise entre Pultusk, Ostrolenka, Ortelsbourg, leur destruction complète eût été l'effet inévitable des profondes combinaisons de Napoléon, et des combinaisons nulles ou malheureuses de leurs généraux.

Mais il était impossible de faire un pas sans tomber dans des embarras inextricables. Des hommes restaient ensevelis jusqu'à la ceinture dans ces boues affreuses, et n'en sortaient que lorsqu'on venait les en arracher. Beaucoup y avaient expiré faute d'être secourus.

L'état des routes décide Napoléon à s'arrêter, et à prendre ses quartiers d'hiver sur la Vistule.

Napoléon, dont les plans n'avaient jamais été mieux conçus, dont les soldats n'avaient jamais été plus braves, fut obligé de s'arrêter, après avoir encore fait deux ou trois marches en avant, pour bien s'assurer de la déroute des Russes et de leur fuite vers la Prégel. Une grande perte en hommes et en canons causée à l'ennemi, des quartiers d'hiver assurés au centre de la Pologne, terminaient dignement cette campagne extraordinaire, commencée sur le Rhin, finie sur la Vistule. L'état du ciel et du sol expliquait assez pourquoi les résultats obtenus dans ces derniers jours n'avaient eu ni la grandeur, ni la soudaineté auxquelles Napoléon avait habitué le monde. Sans doute les Russes, surpris de n'avoir pas succombé aussi vite que les Prussiens à Iéna, les Autrichiens à Ulm, et eux-mêmes à Austerlitz, allaient s'enorgueillir d'une défaite moins prompte que de coutume, et débiter des fables sur leurs prétendus succès: il fallait bien s'y résigner. Ils n'eussent pas été plus heureux cette fois qu'à Austerlitz, si comme à Austerlitz on avait trouvé des lacs gelés au lieu de boues impraticables. Mais la saison, tout à fait inaccoutumée, qui au lieu d'un sol glacé donnait un sol fangeux, les avait sauvés d'un désastre. C'était un caprice de la fortune, qui avait trop favorisé Napoléon jusqu'ici pour qu'il ne lui pardonnât pas cette légère inconstance. Seulement il aurait fallu qu'il y pensât, et qu'il apprît à la connaître. Au surplus ses soldats campés sur la Vistule, ses aigles plantées dans Varsovie, étaient un spectacle assez extraordinaire pour qu'il fût satisfait, pour que l'Europe restât paisible, l'Autriche effrayée et contenue, la France confiante.

Il séjourna deux ou trois jours à Golymin, dans l'intention d'y procurer à son armée un peu de repos, et le 1er janvier 1807 il revint à Varsovie, afin d'y arrêter l'établissement de ses quartiers d'hiver.

Janv. 1807.