Il faut remarquer que chaque corps, tout en étant cantonné de manière à pouvoir se porter rapidement au lieu du danger, avait une base sur la Vistule ou sur la Narew, afin d'utiliser les transports par eau. Ainsi le maréchal Lannes avait à Varsovie, le maréchal Davout à Pultusk, le maréchal Augereau à Wyszogrod, le maréchal Soult à Plock, le maréchal Ney à Thorn, le maréchal Bernadotte à Marienbourg et Elbing, une base sur cette vaste ligne de navigation. C'est sur ces divers points que devaient se trouver leurs dépôts, leurs hôpitaux, leurs manutentions de vivres, leurs ateliers de réparation, parce que c'est là que pouvaient parvenir avec plus de facilité toutes les matières nécessaires à ces établissements.

On ne voit, dans les récits ordinaires de guerre, que les armées formées et prêtes à entrer en action; on n'imagine pas ce qu'il en coûte d'efforts pour faire arriver à son poste l'homme armé, équipé, nourri, instruit, et enfin guéri, s'il a été blessé ou malade. Toutes ces difficultés s'accroissent à mesure qu'on change de climat ou qu'on s'éloigne du point de départ. La plupart des généraux ou des gouvernements négligent cette espèce de soins, et leurs armées fondent à vue d'œil. Ceux qui s'y appliquent avec constance et habileté réussissent seuls à conserver leurs troupes nombreuses et bien disposées. L'opération que nous décrivons est le plus admirable exemple de ce genre de difficultés, complétement vaincues et surmontées.

Napoléon voulut qu'après avoir choisi les lieux propres à chaque cantonnement, et réuni les denrées nécessaires, ou amené de Varsovie celles qui manquaient, on construisît des fours, on réparât les moulins détruits. Il exigea que lorsqu'on aurait assuré l'alimentation régulière des troupes, et qu'on serait parvenu à dépasser, dans la confection des vivres, la quantité indispensable à la consommation journalière, on formât un approvisionnement de réserve, en pain, biscuit, spiritueux, non pas au lieu où était fixé le dépôt, mais au lieu où était fixé le rassemblement de chaque corps d'armée, en cas d'attaque. On devine sans doute son motif: il désirait que, si une apparition subite de l'ennemi obligeait à prendre les armes, chaque corps eût de quoi vivre pendant sept ou huit jours de marche. Il ne lui fallait pas, en général, plus de temps pour accomplir une grande opération, et décider une campagne.

Avec l'argent des contributions perçues en Prusse, qu'on réunissait d'abord sur l'Oder, et qu'on transportait ensuite sur la Vistule au moyen des voitures de l'artillerie, il fit fournir le prêt exactement, et, de plus, il accorda des secours extraordinaires aux masses des régiments. On entend par masses les portions de la solde mises en commun, pour nourrir, vêtir, chauffer le soldat. C'était une manière d'ajouter à l'entretien des troupes, proportionnément à la difficulté de vivre, ou à la consommation plus rapide des objets d'équipement.

État de la température pendant cette campagne d'hiver.

Les premiers jours de cet établissement, au milieu des marécages et des forêts de la Pologne, et durant les rigueurs de l'hiver, furent pénibles. Si le froid eût été vif, le soldat, chauffé aux dépens des forêts de la Pologne, eût moins souffert de la gelée que de cette humidité pénétrante, qui détrempait le sol, rendait les arrivages presque impossibles, les fatigues du service plus grandes, attristait les yeux, amollissait les corps, abattait les courages. On ne pouvait pas, dans ce pays, avoir un plus mauvais hiver qu'un hiver pluvieux. La température variait sans cesse de la gelée au dégel, n'atteignant jamais plus d'un ou deux degrés de froid, et retombant bientôt vers la température humide et molle de l'automne. Aussi désirait-on le froid, comme dans les beaux climats on désire le soleil et la verdure du printemps.

Après quelques jours, les cantonnements commencent à se former.

Cependant, après quelques jours la situation devint meilleure. Les corps se logèrent dans les villages abandonnés; les avant-gardes se construisirent des cabanes avec des branches de sapin. On trouva beaucoup de pommes de terre et assez de viande sur pied. Mais on était fatigué de pommes de terre, on soupirait après du pain. Peu à peu on découvrit dans les bois des grains cachés, et on les réunit en magasins. On en reçut aussi, par la Vistule et la Narew, de ceux que l'industrie des juifs faisait descendre à Varsovie, à travers les cordons militaires de l'Autriche. Une adroite corruption, pratiquée par ces habiles commerçants, avait endormi la vigilance des gardiens de la frontière autrichienne. Les fournitures bien payées, ou en sels pris dans les magasins prussiens, ou en argent comptant, s'exécutaient avec assez d'exactitude. Les fours, les moulins détruits se rétablissaient. Les magasins de réserve commençaient à s'organiser. Les vins nécessaires à la santé du soldat et à sa bonne humeur, tirés de toutes les villes du Nord, où le commerce les amène en abondance, et transportés par l'Oder, la Warta, la Netze, jusqu'à la Vistule, arrivaient aussi, quoique avec plus de difficulté. Tous les corps, à la vérité, ne jouissaient pas des mêmes avantages. Ceux des maréchaux Davout et Soult, plus avancés vers la région boisée, et loin de la navigation de la Vistule, étaient les plus exposés aux privations. Les corps des maréchaux Lannes et Augereau, établis plus près du grand fleuve de la Pologne, avaient moins à souffrir. L'infatigable Ney s'était ouvert une source d'abondance par son industrie et sa hardiesse. Il était fort rapproché du pays allemand, qui est extrêmement riche, et de plus il s'était aventuré jusqu'aux bords de la Prégel. Il y faisait des expéditions hardies, mettant ses soldats en traîneau dès qu'il gelait, et maraudant jusqu'aux portes de Kœnigsberg, qu'il faillit même une fois surprendre et enlever.

Le corps de Bernadotte était très-bien placé pour vivre, sur la basse Vistule. Mais le voisinage des garnisons prussiennes de Graudenz, Dantzig, Elbing, l'incommodait fort, et l'empêchait de jouir autant qu'il l'aurait pu des ressources du pays.

Après plusieurs rencontres avec les Cosaques, on les avait obligés à laisser les cantonnements tranquilles. On s'était aperçu que la cavalerie légère suffisait pour se garder, et que la grosse cavalerie souffrait beaucoup dans les cantonnements avancés. Aussi Napoléon, éclairé par une expérience de quelques jours, fit un changement à ses dispositions. Il ramena la grosse cavalerie vers la Vistule. Les cuirassiers du général d'Hautpoul furent cantonnés autour de Thorn; les dragons de toutes les divisions depuis Thorn jusqu'à Varsovie; les cuirassiers du général Nansouty, en arrière de la Vistule, entre la Vistule et la Pilica. La cavalerie légère, renforcée de quelques brigades de dragons, resta aux avant-postes; mais elle vint alternativement, deux régiments par deux régiments, se refaire sur la Vistule, où les fourrages abondaient. La division Gudin du corps de Davout, la plus maltraitée de toute l'armée, car elle avait pris part aux deux plus rudes actions de la guerre, Awerstaedt et Pultusk, fut envoyée à Varsovie, pour s'y dédommager de ses fatigues et de ses combats.