Une particularité frappa tous les yeux. Soit penchant à revenir aux choses du passé, soit aussi économie, on avait voulu rendre l'habit blanc aux troupes. On en avait fait l'essai sur quelques régiments, mais la vue du sang sur les habits blancs décida la question. Napoléon rempli de dégoût et d'horreur déclara qu'il ne voulait que des habits bleus, quoi qu'il pût en coûter.

Pertes des Russes et des Français à la bataille d'Eylau.

L'aspect de ce champ de bataille abandonné par l'ennemi rendit à l'armée le sentiment de sa victoire. Les Russes s'étaient retirés, laissant sur le terrain 7 mille morts, et plus de 5 mille blessés, que le vainqueur généreux se hâta de relever après les siens. Outre les 12 mille morts ou mourants abandonnés à Eylau, ils emmenaient avec eux environ 15 mille blessés, plus ou moins gravement atteints. Ils avaient eu par conséquent 26 ou 27 mille hommes hors de combat. Nous tenions 3 à 4 mille prisonniers, 24 pièces de canon, 16 drapeaux. Leur perte totale était donc de 30 mille hommes. Les Français avaient eu environ 10 mille hommes hors de combat, dont 3 mille morts et 7 mille blessés[25], perte bien inférieure à celle de l'armée russe, et qui s'explique par la position de nos troupes rangées en ordre mince, par l'habileté de nos artilleurs et de nos soldats. Ainsi dans cette journée fatale, près de 40 mille hommes des deux côtés avaient été atteints par le feu et le fer. C'est la population d'une grande ville détruite en un jour! Triste conséquence des passions des peuples! passions terribles, qu'il faut s'appliquer à bien diriger, mais non pas chercher à éteindre!

Napoléon pousse les Russes jusqu'à Kœnigsberg.

Napoléon, dès le 9 au matin, avait porté ses dragons et ses cuirassiers en avant, afin de courir après les Russes, de les jeter sur Kœnigsberg, et de les refouler pour tout l'hiver au delà de la Prégel. Le maréchal Ney, qui n'avait pas eu beaucoup à faire dans la journée d'Eylau, fut chargé de soutenir Murat. Les maréchaux Davout et Soult devaient suivre à peu de distance. Napoléon resta de sa personne à Eylau pour panser les plaies de sa brave armée, pour la nourrir, et mettre tout en ordre sur ses derrières. Cela importait plus qu'une poursuite, que ses lieutenants étaient très-capables d'exécuter eux-mêmes.

En marchant on acquit plus complétement encore la conviction du désastre essuyé par les Russes. À mesure qu'on avançait, on trouvait les villages et les bourgs de la Prusse orientale remplis de blessés; on apprenait le désordre, la confusion, le triste état enfin de l'armée fugitive. Néanmoins les Russes, en comparant cette bataille à celle d'Austerlitz, étaient fiers de la différence. Ils convenaient de leur défaite, mais ils se dédommageaient de cet aveu, en ajoutant que la victoire avait coûté cher aux Français.

On ne s'arrêta que sur les bords de la Frisching, petite rivière qui coule de la ligne des lacs à la mer, et Murat poussa ses escadrons jusqu'à Kœnigsberg. Les Russes réfugiés en toute hâte, les uns au delà de la Prégel, les autres à Kœnigsberg même, faisaient mine de vouloir s'y défendre, et avaient braqué sur les murs une nombreuse artillerie. Les habitants épouvantés se demandaient s'ils allaient éprouver le sort de Lubeck. Heureusement pour eux Napoléon voulait mettre un terme à ses opérations offensives. Il avait envoyé les cavaliers de Murat jusqu'aux portes de Kœnigsberg, mais il ne se proposait pas d'y conduire son armée elle-même. Il n'aurait pas fallu moins que cette armée tout entière, pour tenter avec espoir de succès une attaque de vive force, sur une grande ville, pourvue de quelques ouvrages, et défendue par tout ce qui restait de troupes russes et prussiennes. Une attaque même heureuse sur cette riche cité, ne valait pas les chances qu'on aurait courues, si la tentative eût échoué. Napoléon ayant poussé ses corps jusqu'aux bords de la Frisching, tint à les y laisser quelques jours, pour bien constater sa victoire, et puis songea à se retirer pour reprendre ses cantonnements. Sans doute il n'avait pas obtenu l'immense résultat dont il s'était d'abord flatté, et qui ne lui aurait certainement point échappé, si une dépêche interceptée n'avait révélé ses desseins aux Russes; mais il les avait menés battant pendant cinquante lieues, leur avait détruit neuf mille hommes dans une suite de combats d'arrière-garde, et les trouvant à Eylau formés en une masse compacte, couverts d'artillerie, résolus jusqu'au désespoir, forts avec les Prussiens de 80 mille soldats, sur une plaine où aucune manœuvre n'était possible, il les avait attaqués avec 54 mille, les avait détruits à coups de canon, et avait paré à tous les accidents de la journée avec un imperturbable sang-froid, pendant que ses lieutenants s'efforçaient de le rejoindre. Les Russes ce jour-là avaient eu tous leurs avantages, la solidité, l'immobilité au feu; lui n'avait pas eu tous les siens, sur un terrain où il était impossible de manœuvrer; mais il avait opposé à leur ténacité un invincible courage, une force morale au-dessus des horreurs du plus affreux carnage. L'âme de ses soldats s'était montrée dans cette journée aussi forte que la sienne! Assurément il pouvait être fier de cette épreuve. D'ailleurs pour 12 ou 13 mille hommes qu'il avait perdus pendant ces huit jours, il en avait détruit 36 mille à l'ennemi. Mais il devait sentir en ce moment ce que c'était que la puissance du climat, du sol, des distances, car, possédant plus de 300 mille hommes en Allemagne, il n'avait pas pu en réunir plus de 54 mille sur le lieu de l'action décisive. Il devait après une telle victoire faire de graves réflexions, compter davantage avec les éléments et la fortune, et moins entreprendre à l'avenir sur l'invincible nature des choses. Ces réflexions il les fit, et elles lui inspirèrent, comme on va en juger bientôt, la conduite la mieux calculée, la plus admirablement prévoyante. Plût au ciel qu'elles fussent restées pour toujours gravées dans sa mémoire!

Quoique victorieux et garanti pour plusieurs mois de toute tentative contre ses cantonnements, il avait cependant une chose à craindre, c'étaient les récits mensongers des Russes, l'effet de ces récits sur l'Autriche, sur la France, sur l'Italie, sur l'Espagne, sur l'Europe en un mot, qui, voyant depuis trois mois sa marche deux fois arrêtée, tantôt par les boues, tantôt par les frimas, serait portée à le croire moins irrésistible, moins fatalement heureux, tiendrait pour douteuse la victoire pourtant la plus incontestable, la plus cruellement efficace, et pourrait enfin être tentée de méconnaître sa fortune.

Il résolut de montrer ici le caractère qu'il avait déployé pendant la journée même d'Eylau, et, certain de sa force, d'attendre que l'Europe, mieux éclairée, la sentît comme lui. Napoléon quitte les environs de Kœnigsberg, et les bords de la Prégel, pour reprendre ses cantonnements de la Vistule. Après avoir passé quelques jours sur la Frisching, l'ennemi ne sortant pas de ses lignes, il prit le parti de rétrograder pour rentrer dans ses cantonnements. La température était toujours froide, mais sans descendre à plus de 2 ou 3 degrés au-dessous de la glace. Il en profita pour évacuer ses blessés en traîneau. Plus de six mille subirent, sans en souffrir sensiblement, ce singulier voyage de quarante à cinquante lieues, jusqu'à la Vistule. Un soin extrême apporté à les rechercher tous dans les villages environnants, permit d'en constater le véritable nombre. Il était conforme à celui que nous avons mentionné plus haut. Quand tout fut évacué, blessés, malades, prisonniers, artillerie prise à l'ennemi, Napoléon commença, le 17 février, son mouvement rétrograde, le maréchal Ney avec le sixième corps, Murat avec la cavalerie faisant l'arrière-garde, les autres corps conservant leur position accoutumée dans l'ordre de marche, le maréchal Davout à droite, le maréchal Soult au centre, le maréchal Augereau à gauche, enfin le maréchal Bernadotte, qui avait rejoint, formant l'extrême gauche, le long du Frische-Haff.

Napoléon ayant remonté l'Alle jusque près des lacs d'où elle sort, et d'où sort aussi la Passarge, changea de direction, et, au lieu de prendre la route de Varsovie, prit celle de Thorn, Marienbourg et Elbing, voulant désormais s'appuyer à la basse Vistule. Les derniers événements avaient modifié ses idées quant au choix de sa base d'opération. Voici les motifs de ce changement.