Si Napoléon avait eu alors assez de vivres et de moyens de transport pour traîner après lui de quoi nourrir l'armée pendant quelques jours, il eût immédiatement terminé la guerre, ayant affaire à un ennemi assez malavisé pour venir se jeter sur la droite de ses quartiers. Aussi toute la question consistait-elle à ses yeux dans un approvisionnement, qui lui permît de refaire ses soldats épuisés par les privations, et de les réunir quelques jours, sans être exposé à les voir mourir de faim, ou à laisser une moitié d'entre eux en arrière, comme il lui était arrivé à Eylau. Les villes du littoral, notamment celle d'Elbing, pouvaient lui fournir des vivres pour les premiers moments de son établissement, mais de telles ressources ne lui suffisaient pas. Il voulait donc en amener de grandes quantités, qui descendraient de Varsovie par la Vistule, ou viendraient de Bromberg par le canal de Nackel, et puis seraient par terre transportées de la Vistule aux divers cantonnements de l'armée sur la Passarge. Efforts pour se procurer des vivres et des moyens de transport. Il donna les ordres les plus précis à cet égard, pour amasser d'abord à Bromberg et à Varsovie les approvisionnements nécessaires, pour créer ensuite les moyens de transport qui devaient servir à terminer le trajet de la Vistule aux bords de la Passarge. Son intention était de commencer par fournir chaque jour la ration entière à ses soldats, et puis de former à Osterode, centre de ses quartiers, un magasin général, qui renfermât quelques millions de rations, en pain, riz, vin, eau-de-vie. Il voulut utiliser à cet effet le zèle des Polonais, qui jusqu'ici lui avaient rendu peu de services militaires, et dont il désirait tirer au moins quelques services administratifs. Comme il avait M. de Talleyrand à Varsovie, il le chargea de s'entendre avec le gouvernement provisoire, qui dirigeait les affaires de la Pologne. Il lui écrivit donc la lettre suivante, en lui envoyant ses pleins pouvoirs pour conclure des marchés à quelque prix que ce fût.
Osterode, 12 mars, 10 heures du soir.
«Je reçois votre lettre du 10 mars à 3 heures après midi. J'ai 300 mille rations de biscuit à Varsovie. Il faut huit jours pour venir de Varsovie à Osterode; faites des miracles, mais qu'on m'en expédie par jour 50 mille rations. Tâchez aussi de me faire expédier par jour 2 mille pintes d'eau-de-vie. Aujourd'hui le sort de l'Europe et les plus grands calculs dépendent des subsistances. Battre les Russes, si j'ai du pain, est un enfantillage. J'ai des millions, je ne me refuse pas d'en donner. Tout ce que vous ferez sera bien fait, mais il faut qu'au reçu de cette lettre on m'expédie, par terre et par Mlawa et Zakroczin, 50 mille rations de biscuit et 2 mille pintes. C'est l'affaire de 80 voitures par jour en les payant au poids de l'or. Si le patriotisme des Polonais ne peut pas faire cet effort, ils ne sont pas bons à grand'chose. L'importance de ce dont je vous charge là est plus considérable que toutes les négociations du monde. Faites appeler l'ordonnateur, le gouverneur, le général Lemarois, les hommes les plus influents du gouvernement. Donnez de l'argent; j'approuve tout ce que vous ferez. Du biscuit et de l'eau-de-vie, c'est tout ce qu'il nous faut. Ces 300 mille rations de biscuit et ces 18 ou 20 mille pintes d'eau-de-vie qui peuvent nous arriver dans quelques jours, voilà ce qui déjouera les combinaisons de toutes les puissances.»
M. de Talleyrand assembla les membres du gouvernement polonais, pour tâcher d'en obtenir les vivres et les charrois dont on avait besoin. Les denrées ne manquaient pas en Pologne, car avec de l'argent comptant fourni aux juifs, on était sûr d'en trouver. Mais les moyens de transport étaient fort difficiles à organiser. On voulut d'abord s'en procurer dans le pays même, en payant des prix considérables; puis on finit par acheter des charrettes et des chevaux, et on parvint ainsi à établir des relais aboutissant des bords de la Vistule à ceux de la Passarge. Les vivres circulaient en bateaux sur la Vistule; débarqués ensuite à Varsovie, à Plock, à Thorn, à Marienwerder, ils étaient transportés à Osterode, centre des cantonnements, ou sur les caissons des régiments, ou sur les voitures du pays, ou sur celles qu'on avait soi-même achetées et pourvues de chevaux. On rechercha en les payant des bœufs dans toute la Silésie, et on les fit venir sur pied à Varsovie. On tâcha de recueillir des vins et des spiritueux sur le littoral du nord, où le commerce les apporte en quantité considérable, et en qualité supérieure. On en avait à Berlin, à Stettin, à Elbing; on les achemina par eau jusqu'à Thorn. Napoléon eût attaché beaucoup de prix à se procurer deux ou trois cent mille bouteilles de vin, pour réjouir le cœur de ses soldats. Il avait près de lui une précieuse ressource en ce genre, mais elle était renfermée dans la place de Dantzig, où se trouvaient plusieurs millions de bouteilles d'excellents vins, c'est-à-dire de quoi en fournir à l'armée pendant quelques mois. Ce n'était pas un médiocre stimulant pour prendre cette forteresse.
Situation des troupes dans les cantonnements.
Ces soins si actifs, consacrés à l'approvisionnement de l'armée, ne pouvaient pas produire un effet immédiat; mais, dans l'intervalle, on vivait sur la Nogath, sur Elbing, sur les districts mêmes qu'on occupait, et l'industrie de nos soldats suppléant à ce qui manquait, on était parvenu à se procurer le nécessaire. Beaucoup de vivres cachés avaient été découverts, et avaient permis d'attendre les arrivages réguliers de la Vistule. On était logé dans les villages, et on ne bivouaquait plus, ce qui était un grand soulagement pour des troupes qui venaient de bivouaquer pendant cinq mois de suite, depuis octobre jusqu'à février. Aux avant-postes, on vivait dans des baraques, dont ce pays de forêts fournissait en abondance les matériaux et le chauffage. Quelques vins, quelques eaux-de-vie, trouvés à Elbing, et distribués avec ordre, rendaient à nos soldats un peu de gaieté. Les premiers jours passés, ils avaient fini par être mieux que sur la Narew, car le pays était meilleur, et ils espéraient bien, au retour de la belle saison, se dédommager des peines présentes, et terminer en un jour de bataille la terrible lutte dans laquelle ils étaient engagés.
Arrivée des renforts organisés en régiments provisoires.
Les régiments provisoires, qui amenaient les recrues, commençaient à paraître sur la Vistule. Plusieurs d'entre eux, déjà rendus sur le théâtre de la guerre, avaient été passés en revue, dissous, et répartis entre les régiments auxquels ils appartenaient. Les soldats voyaient ainsi leurs rangs se remplir, entendaient parler de renforts nombreux qui se préparaient sur les derrières de l'armée, et se confiaient davantage dans la vigilance suprême qui pourvoyait à tous leurs besoins. Soins pour remonter la cavalerie. La cavalerie continuait d'être l'objet des soins les plus attentifs. Napoléon avait formé des détachements à pied de tous les cavaliers démontés, et il les avait envoyés en Silésie, pour aller y chercher les chevaux dont cette province abondait.
Travaux de défense sur la Passarge et la Vistule.
Des travaux immenses s'exécutaient sur la Passarge et la Vistule, afin d'assurer la position de l'armée. Tous les ponts sur la Passarge avaient été détruits, deux exceptés, l'un pour l'usage du corps du maréchal Bernadotte à Braunsberg, l'autre pour l'usage du corps du maréchal Soult à Spanden. De vastes têtes de pont étaient ajoutées à chacun des deux, afin de pouvoir déboucher au delà, Napoléon répétant sans cesse à ses lieutenants, qu'une ligne n'était facile à défendre que lorsqu'on était en mesure de la franchir à son tour pour prendre l'offensive contre celui qui l'attaquait[27]. Deux ponts sur la Vistule, l'un à Marienbourg, l'autre à Marienwerder, assuraient la communication avec les troupes du maréchal Lefebvre, chargées du siége de Dantzig. On pouvait donc aller à elles, ou les amener à soi, et présenter partout à l'ennemi une masse compacte. Le maréchal Lefebvre se rapprochait de Dantzig, en attendant la grosse artillerie tirée des places de la Silésie, pour commencer ce grand siége, qui devait être l'occupation et la gloire de l'hiver. Les ouvrages de Sierock, de Praga, de Modlin, destinés à consolider la position de Varsovie, se poursuivaient également.