Inquiétude à Paris après la bataille d'Eylau.

Des transports causés en France par les merveilles d'Austerlitz et d'Iéna, on avait passé à une sorte d'inquiétude. Paris était triste et désert, car l'Empereur, les chefs de l'armée, qui composaient une grande partie de la haute société de ce règne, étaient absents. L'industrie souffrait. Napoléon enjoignit à ses sœurs, aux princes Cambacérès et Lebrun, de donner des fêtes. Il voulait qu'on remplît ainsi le vide laissé par son absence. Il ordonna de faire à Fontainebleau, Versailles, Compiègne, Saint-Cloud, une revue du mobilier de la couronne, et de consacrer plusieurs millions pris sur ses économies personnelles, pour acheter des étoffes dans les manufactures de Lyon, Rouen, Saint-Quentin. Il prescrivit de proportionner les secours accordés, non pas aux besoins des résidences impériales, mais aux besoins des industries. Secours donnés par Napoléon aux manufactures. Quoiqu'il s'attachât ordinairement à réprimer le goût de l'impératrice et de ses sœurs pour la dépense, cette fois il leur recommanda la prodigalité. Il voulut que la caisse d'amortissement, c'est-à-dire le trésor de l'armée, consacrât un million par mois à prêter aux manufactures principales, sur dépôt de marchandises, et il demanda un projet afin de convertir cette mesure accidentelle en une institution permanente, ayant pour objet, non pas, disait-il, une caisse de secours pour les banqueroutiers, mais une caisse de prévoyance, destinée à soutenir les fabricants qui occupaient un grand nombre de travailleurs, et qui seraient obligés de les renvoyer, si on ne leur fournissait pas des facilités pour les payer.

Moyens imaginés par Napoléon pour procurer des secours au commerce.

Il songea enfin à un moyen extraordinaire de procurer des capitaux au commerce, tout en apportant une amélioration notable à l'administration des finances. Alors, encore plus qu'aujourd'hui, la somme totale de l'impôt n'était pas exactement perçue dans l'année. Aussi les obligations des receveurs généraux, représentatives de l'impôt, ne devaient-elles échoir, pour une partie du moins, que trois ou quatre mois après l'année écoulée, c'est-à-dire en mars, avril ou mai de l'année suivante. Il fallait donc les escompter, soin dont se chargeaient les faiseurs d'affaires, en se livrant à un agiotage fort actif. C'était la dette flottante du temps, à laquelle on faisait face avec les obligations des receveurs généraux, comme on y fait face maintenant avec les bons royaux. Cet escompte exigeait de la part des capitalistes de Paris un capital de 80 millions. Napoléon imagina d'établir que pour 1808 par exemple, la portion des obligations qui ne devait échoir qu'en 1809, serait appliquée à l'exercice 1809 lui-même, et ainsi de suite à l'avenir, de manière que chaque exercice n'eût pour son usage que des obligations échéant dans l'année même. Restait à combler, pour 1808, le déficit répondant à la portion d'obligations reportée sur 1809. C'était une somme de 80 millions à se procurer. Napoléon proposa de la fournir à l'aide d'un emprunt, que le trésor de l'État ferait au trésor de l'armée, à un taux modéré. «Par ce moyen, écrivait-il, mes obligations écherraient toutes en douze mois; le trésor public économiserait 5 ou 6 millions de frais de négociation; nos manufactures et notre commerce feraient un gain immense, puisqu'il y aurait 80 millions vacants, qui ne pouvant trouver d'emploi au trésor seraient placés dans le commerce.» (Osterode, 1er avril, note au prince Cambacérès.)

Fournitures commandées à Paris pour occuper les ouvriers de la capitale.

Il ordonna de confectionner à Paris même une quantité considérable de souliers, de bottes, d'objets de harnachement, de voitures d'artillerie, pour occuper les ouvriers de la capitale. Les objets fabriqués à Paris étaient de meilleure qualité que ceux qu'on fabriquait ailleurs. Il s'agissait seulement de les transporter en Pologne. Napoléon avait inventé pour cela un expédient aussi simple qu'ingénieux. À cette époque, une compagnie d'entrepreneurs était chargée des transports de l'armée, et fournissait à un prix déterminé les caissons qui portaient le pain, les bagages, tout ce qui suit enfin les troupes, même les plus légèrement équipées. Napoléon avait été frappé au milieu des boues de Pultusk et de Golymin, du peu de zèle de ces voituriers, enrôlés par l'industrie privée, de leur peu de courage dans les périls, et de même qu'il avait voulu organiser militairement les conducteurs de l'artillerie, il voulut organiser militairement aussi les conducteurs des bagages, pensant que le péril étant à peu près égal pour tous ceux qui concourent aux divers services d'une armée, il fallait les lier tous par le lien de l'honneur, et les traiter en militaires, pour leur en imposer les devoirs. Il avait donc ordonné de former successivement à Paris des bataillons du train chargés de la conduite des équipages, de construire des caissons, d'acheter des chevaux de trait, et quand on aurait organisé le personnel et le matériel de ces bataillons, de les acheminer vers la Vistule. Au lieu de venir à vide, ces nouveaux équipages militaires devaient transporter les objets d'équipement fabriqués à Paris. Ces objets pouvaient arriver à temps sur la Vistule, car il fallait deux mois pour le trajet, et il était possible que la guerre en durât encore cinq ou six. Napoléon se proposait par cet ensemble de mesures de remédier à la stagnation momentanée du commerce, et de suppléer aux consommations de la paix par les consommations de la guerre. L'une en effet ne consomme pas moins que l'autre, et quand l'argent ne manque pas, une administration habile peut fournir aux ouvriers le travail que leur procurait la paix, et leur ménager le moyen de gagner leur vie au milieu même des difficultés de la guerre.

Telle est la multitude d'objets dont il s'occupait dans le bourg d'Osterode, vivant dans une espèce de grange, d'où il contenait l'Europe, et gouvernait son empire. On avait fini par lui trouver à Finkenstein une demeure plus convenable; c'était une habitation de campagne, appartenant à l'un des employés de la couronne de Prusse, et dans laquelle il avait pu se loger avec son état-major et sa maison militaire. Là comme à Osterode, il était au centre de ses cantonnements, et en mesure de se rendre partout où sa présence serait nécessaire. Occupations de Napoléon à Finkenstein. Chaque semaine, on lui envoyait le portefeuille des divers ministères, et il consacrait son attention aux affaires les plus grandes comme aux plus petites. Les théâtres eux-mêmes, à cette distance, n'échappaient point à son active surveillance. On avait composé en son honneur des vers et de la musique, qui lui avaient semblé mauvais. Par son ordre, on en avait composé d'autres, où il était moins loué, mais où se trouvaient des sentiments élevés, exprimés en langage convenable. Il en fit remercier et récompenser les auteurs, en ajoutant ces belles paroles: L'attention de Napoléon portée sur les journaux, sur les séances de l'Académie, sur l'Opéra, etc. La meilleure manière de me louer, c'est d'écrire des choses qui inspirent des sentiments héroïques à la nation, à la jeunesse, à l'armée.—Il lisait attentivement les feuilles publiques, suivait les séances de l'Académie française, voulait qu'on redressât les tendances d'esprit des écrivains, et qu'on surveillât les discours prononcés à l'Académie. Il considérait comme fâcheuses les attaques que le Journal de l'Empire et le Mercure de France dirigeaient contre les philosophes: «Il est nécessaire, disait-il, d'avoir un homme sage à la tête de ces journaux. Ces deux journaux affectent la religion jusqu'à la bigoterie. Au lieu d'attaquer les excès du système exclusif de quelques philosophes, ils attaquent la philosophie et les connaissances humaines. Au lieu de contenir par une saine critique les productions du siècle, ils les découragent, les déprécient et les avilissent... Je ne parle point d'opinions politiques; il ne faut pas être bien fin pour voir que, s'ils l'osaient, elles ne seraient pas plus saines que celles du Courrier Français

L'Académie française avait tenu une séance pour la réception du cardinal Maury, rappelé en France, et remis en possession du fauteuil qu'il avait autrefois occupé. L'abbé Sicard, recevant le cardinal Maury, s'était exprimé sur Mirabeau en termes malséants. Le récipiendaire n'en avait pas mieux parlé, et cette séance académique était devenue l'occasion d'une sorte de déchaînement contre la révolution et les révolutionnaires. Napoléon, désagréablement affecté, écrivit au ministre Fouché: «Je vous recommande qu'il n'y ait point de réaction dans l'opinion. Faites parler de Mirabeau avec éloge. Il y a bien des choses dans cette séance de l'Académie qui ne me plaisent pas. Quand donc serons-nous sages?... Quand serons-nous animés de la véritable charité chrétienne, et quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier personne? Quand nous abstiendrons-nous de réveiller des souvenirs qui vont au cœur de tant de gens?» (Finkenstein, 20 mai.)

Une autre fois, il avait appris par les correspondances de tous genres, qu'il payait avec largesse et lisait avec soin, que des querelles intestines divisaient l'administration de l'Opéra, qu'on voulait persécuter un machiniste pour un changement de décoration manqué. «Je ne veux de tracasserie nulle part, écrivait-il à M. Fouché; je ne veux pas que M........ soit victime d'un accident fortuit; mon habitude est de soutenir les malheureux; les actrices monteront dans les nuages ou n'y monteront pas, je ne veux pas qu'on profite de cela pour intriguer.» (12 avril.)

Principes d'éducation pour les femmes, au sujet de la maison d'Écouen.