Après avoir pris les moyens de rajeunir l'armée, il s'occupa de l'organisation de ses équipages. Il voulait qu'elle fût expéditive, et peu chargée de bagages. Son expérience ne le portait point à se passer de magasins, comme on l'a prétendu quelquefois, car il ne dédaignait aucun genre de prévoyance, et il ne négligeait pas plus les approvisionnements que les places fortes. Mais la guerre offensive, qu'il préférait à toute autre, ne permettait guère de créer des magasins, puisqu'il aurait fallu les créer sur le territoire ennemi, qu'on avait coutume d'envahir dès le début des opérations. Organisation des équipages, et moyens employés pour nourrir l'armée en campagne. Son système d'alimentation consistait à vivre chaque soir sur le pays occupé, à s'étendre assez pour se nourrir, pas assez pour être dispersé, et puis à traîner après soi, dans des caissons, le pain de plusieurs jours. Cet approvisionnement, ménagé avec soin, et renouvelé dès qu'on s'arrêtait, servait pour les cas de concentrations extraordinaires, qui précédaient et suivaient les batailles. Pour le transporter, Napoléon avait calculé qu'il lui fallait deux caissons par bataillon, et un caisson par escadron. En y joignant les voitures nécessaires aux malades et aux blessés, quatre ou cinq cents caissons devaient suffire à tous les besoins de l'armée. Il défendit expressément qu'aucun officier, qu'aucun général fît servir à son usage les charrois destinés aux troupes. Les transports étaient exécutés alors par une compagnie, qui louait à l'État ses caissons tout attelés. Ayant découvert que l'un des maréchaux, favorisé par cette compagnie, avait plusieurs voitures à sa disposition, Napoléon réprima cette infraction aux règles avec la dernière sévérité, et rendit le prince Berthier responsable de l'accomplissement de ses ordres. L'armée était alors exempte des abus que le temps, la richesse croissante de ses chefs, y introduisirent bientôt.

Wurzbourg devenu le centre de tous les rassemblements en hommes et en matériel.

Napoléon commanda ensuite de grands amas de grain, tout le long du Rhin, et une immense fabrication de biscuit. Ces vivres devaient être réunis à Mayence, et de Mayence dirigés par la navigation du Mein sur Wurzbourg. Située dans la haute Franconie, tout près des défilés qui aboutissent en Saxe, et dominée par une excellente citadelle, Wurzbourg devait être notre base d'opération. Napoléon rechercha si, dans les environs, il n'y aurait pas encore d'autres postes fortifiés. Les officiers, envoyés secrètement en reconnaissance, ayant désigné Forchheim et Kronach, il ordonna de les armer, et d'y mettre en sûreté les vivres, munitions, outils, dont il avait prescrit la réunion.

Wurzbourg appartenait depuis quelques mois à l'archiduc Ferdinand, celui qui avait été successivement grand-duc de Toscane, électeur de Salzbourg, et enfin, depuis la dernière paix avec l'Autriche, duc de Wurzbourg. Ce prince sollicitait son adjonction à la Confédération du Rhin, au milieu de laquelle ses nouveaux États se trouvaient enclavés. Il était doux, sage, aussi bien disposé envers la France que pouvait l'être un prince autrichien; et on était assuré d'obtenir de lui toutes les facilités désirables pour les préparatifs qu'on voulait faire. Wurzbourg devint donc le centre des rassemblements d'hommes et de matériel, ordonnés par Napoléon.

L'argent ne manquait plus depuis la crise financière de l'hiver précédent. Napoléon, d'ailleurs, avait dans le trésor de l'armée une précieuse ressource. Sans dépenser ce trésor, exclusivement consacré aux dotations de ses soldats, il y faisait des emprunts, que l'État devait rembourser ensuite, en payant l'intérêt et le capital des sommes empruntées. Napoléon avait envoyé beaucoup de numéraire à Strasbourg, et confié des fonds au prince Berthier, pour vaincre par la puissance de l'argent comptant les obstacles que rencontrerait l'exécution de ses volontés.

Augmentation de la garde impériale.

La garde impériale avait voyagé en poste, comme on l'a vu, grâce aux relais de charrettes préparés sur la route. On avait expédié ainsi 3,000 grenadiers et chasseurs à pied. Ne pouvant user de ce mode de transport pour la cavalerie et l'artillerie, on achemina par la voie ordinaire les grenadiers et les chasseurs à cheval, formant près de 3,000 chevaux, ainsi que le parc d'artillerie de la garde, fort de 40 bouches à feu. C'était une réserve de 7,000 hommes, propres à parer à tous les accidents imprévus. Napoléon, aussi prudent dans l'exécution que hardi dans la conception de ses plans, faisait grand cas des réserves, et c'était surtout pour s'en créer une qu'il avait institué la garde impériale. Mais, prompt à découvrir les inconvénients attachés aux plus excellentes choses, il trouvait l'entretien de cette garde trop dispendieux, et craignait, pour la recruter, d'appauvrir l'armée en sujets de choix. Les vélites, espèce d'engagés volontaires, dont il avait imaginé la création, pour augmenter la garde sans puiser dans l'armée, lui avaient paru trop coûteux aussi, et pas assez nombreux. Création des fusiliers de la garde. Il ordonna donc de composer, sous le titre de fusiliers de la garde, un nouveau régiment d'infanterie, dont tous les soldats seraient choisis dans le contingent annuel, dont les officiers et sous-officiers seraient pris dans la garde, qui porterait l'uniforme de celle-ci, qui servirait avec elle, serait seulement traité en jeune troupe, c'est-à-dire moins ménagé au feu, jouirait d'une très-légère augmentation de solde, et aurait bientôt toutes les qualités de la garde elle-même, sans coûter autant, et sans priver l'armée de ses soldats les meilleurs. Nouvelle formation des grenadiers Oudinot. En attendant le résultat de cette ingénieuse combinaison, Napoléon eut recours au moyen déjà usité d'extraire des corps, et de réunir en bataillons, les compagnies de grenadiers et celles de voltigeurs. C'est ainsi qu'avaient été formés, en 1804, les grenadiers d'Arras, devenus depuis grenadiers Oudinot. On avait pris à cette époque les compagnies de grenadiers de tous les régiments qui n'étaient pas destinés à faire partie de l'expédition de Boulogne. Après Austerlitz, plusieurs de ces compagnies avaient été renvoyées à leurs corps. Napoléon ordonna de joindre à celles qui étaient demeurées ensemble les grenadiers et voltigeurs des dépôts et régiments stationnés dans les 25e et 26e divisions militaires (pays compris entre le Rhin, la Meuse et la Sambre), de les organiser en bataillons de 6 compagnies chacun, et de les acheminer sur Mayence. C'était un nouveau corps de 7,000 hommes, qui, joint à la garde impériale, devait porter la réserve de l'armée à 14,000 hommes. Il y ajouta 2,400 dragons d'élite, formés en bataillons de 4 compagnies ou escadrons, et devant servir soit à pied, soit à cheval, toujours à côté de la garde. Ces dragons, tirés de la Champagne, de la Bourgogne, de la Lorraine, de l'Alsace, pouvaient être transportés en une vingtaine de jours sur le Mein.

Force totale de l'armée active.

Les réserves dont nous venons de décrire la composition, ajoutées aux conscrits tirés des dépôts, allaient accroître considérablement les forces prêtes à marcher sur la Prusse. La grande armée était composée de sept corps, dont six seulement en Allemagne, le second sous le général Marmont, ayant passé en Dalmatie. Les commandants de ces corps étaient demeurés les mêmes. Le maréchal Bernadotte commandait le premier corps fort de 20 mille hommes; le maréchal Davout commandait le troisième fort de 27; le maréchal Soult était à la tête du quatrième, dont la force s'élevait à 32 mille soldats. Le maréchal Lannes, toujours dévoué, mais toujours sensible et irritable, avait quitté un instant le cinquième corps, par suite d'un mécontentement passager. Il venait d'en reprendre le commandement au premier bruit de guerre. Ce corps montait à 22 mille hommes, même depuis que les grenadiers Oudinot n'en faisaient plus partie. Le maréchal Ney avait continué de diriger le sixième, resté à un effectif de 20 mille soldats présents au drapeau. Le septième, sous le maréchal Augereau, en comptait 17 mille. La réserve de cavalerie, dispersée dans les pays fertiles en fourrage, pouvait réunir 28 mille cavaliers. Murat, toujours chargé de la commander, avait reçu ordre de quitter le duché de Berg: il accourait tout joyeux de recommencer un genre de guerre qu'il faisait si bien, et d'entrevoir pour prix de ses exploits, non plus un duché mais un royaume.

Ces six corps, avec la réserve de cavalerie, ne présentaient pas moins de 170 mille combattants. En y ajoutant la garde, les troupes d'élite, les états-majors, le parc de réserve, on peut dire que la grande armée s'élevait à environ 190 mille hommes. Il était à présumer que dans les premiers jours elle ne serait pas rassemblée tout entière, car de la garde et des compagnies d'élite il ne devait y avoir d'arrivée que la garde à pied. Mais 170 mille hommes suffisaient, et au delà, pour le commencement de cette guerre. Les corps étaient composés des mêmes divisions, des mêmes brigades, des mêmes régiments que dans la dernière campagne: disposition fort sage, car soldats et officiers avaient appris à se connaître, et à se fier les uns aux autres. Quant à l'organisation générale, elle continuait d'être la même. C'était celle que Napoléon avait substituée à l'organisation de l'armée du Rhin, et dont il venait d'éprouver l'excellence dans la campagne d'Autriche, la première de toutes où l'on eût vu deux cent mille hommes marchant sous un seul chef. L'armée se trouvait toujours divisée en corps qui étaient complets en infanterie et artillerie, mais qui n'avaient, en fait de cavalerie, que quelques chasseurs et hussards pour se garder. Le gros de la cavalerie était toujours concentré sous Murat, et placé directement sous la main de Napoléon, par les motifs que nous avons fait connaître ailleurs. La garde, les compagnies d'élite formaient une réserve générale de toutes armes, ne quittant jamais Napoléon, et marchant près de lui, non pour veiller sur sa personne, mais pour obéir plus rapidement à sa pensée.