»J'attends avec la plus grande impatience les explications que V. A. I. veut bien m'offrir aussitôt après son arrivée à Paris, et puisque S. M. I. et R. a démontré qu'il verrait avec plaisir que le roi, mon maître, distingue avec la Toison-d'Or le maréchal Duroc, j'ai l'honneur de l'accompagner à cette lettre, et en même temps V. A. I. en trouvera une autre ci-jointe pour que l'Empereur veuille bien la donner au roi de Westphalie, en démonstration de l'alliance qui existe de fait entre S. M. C. et tous les souverains de la maison de S. M. I. et R.
»Le procès contre les criminels séducteurs du prince des Asturies est poursuivi d'après les dispositions de nos lois, parce que le roi a bien voulu se démettre de son autorité souveraine par laquelle elle pouvait les juger par soi-même, et laissant aux juges la liberté de consulter à S. M. leur sentence. Ils ont tous encouru la peine d'être dépouillés de leurs dignités, et les deux les plus inculpés ont mérité la peine capitale; mais la reine a disposé la volonté du roi à la clémence, et le dernier supplice sera commuté dans une prison perpétuelle, et pour les autres ils seront déportés hors du royaume. On a eu le soin de ne faire la moindre mention d'aucun des sujets de S. M. I. et R. par égard à ce qu'elle a fait signifier.
»Il m'est fort sensible de ne pouvoir écrire à V. A. I. dans sa langue, mais je ne veux pas me priver de la satisfaction de lui adresser ma lettre originelle avec cette traduction littérale. Il n'est pas possible de transcrire le langage du cœur, mais dans le mien se trouvent empreintes la reconnaissance et l'admiration avec lesquelles aura toujours pour V. A. I. la plus haute considération
»Son invariable serviteur,
»Manuel.
»À San Lorenzo, ce 26 décembre 1807.»
[22]: M. de Toreno et plusieurs historiens, tant français qu'espagnols, ont prétendu que M. de Beauharnais avait reçu de Paris, ou s'était donné à lui-même la mission d'entrer en rapport avec le prince des Asturies, soit pour lui inspirer l'idée d'épouser une princesse française, soit pour diviser la famille royale d'Espagne, et se ménager ainsi le moyen d'y semer les troubles dont on profita depuis. C'est une erreur complète, dont la preuve se trouve dans la correspondance officielle et secrète de M. de Beauharnais. Celui-ci raconte, dans cette double correspondance, comment les agents du prince des Asturies vinrent à lui, et de son récit parfaitement sincère, car il était incapable de mentir, il résulte évidemment que l'initiative de ces relations fut prise par le prince des Asturies et non par la légation française. Nous allons citer, du reste, deux pièces qui éclaircissent parfaitement ce point. La première est une dépêche de M. de Champagny, dans laquelle ce ministre, répondant à une lettre pleine de réticences de M. de Beauharnais, lui enjoint en un langage assez sévère de s'exprimer avec plus de clarté. Cette première dépêche démontre positivement que ce n'est pas Napoléon qui avait eu l'idée de s'immiscer dans l'intérieur de la famille royale d'Espagne, et qu'au contraire on était venu à lui. La seconde est la lettre même du prince Ferdinand à M. de Beauharnais, dans laquelle ce prince avait renfermé la demande de mariage adressée à Napoléon. On a publié la demande de mariage, on n'a jamais connu ni publié la lettre qui la contenait. La lecture même de cette seconde pièce prouvera que M. de Beauharnais, pas plus que son gouvernement, n'avaient commencé les relations avec le prince des Asturies. Au ton de cette lettre il est facile de reconnaître que le prince recherchait ceux auxquels il s'adresse, et n'était pas recherché par eux.
Voici la dépêche de M. de Champagny à M. de Beauharnais:
«Paris, le 9 septembre 1807.
»Monsieur l'ambassadeur, j'ai reçu votre lettre confidentielle et je m'empresse d'y répondre en n'admettant entre vous et moi aucun intermédiaire. Tous les moyens que vous jugerez convenable d'employer pour me faire connaître, soit les hommes avec qui vous êtes dans le cas de traiter, soit l'état des affaires que vous avez à conduire, me paraîtront tous fort bons lorsqu'ils tendront à me donner plus de lumières et d'une manière plus sûre. Vous n'avez rien à redouter de l'emploi que je pourrai faire de vos lettres. La communication aux bureaux, quand elle aura lieu, sera toujours sans danger: ils méritent toute confiance, et depuis plusieurs années ils sont gardiens des plus grands intérêts du gouvernement et dépositaires de ses secrets les plus importants. C'est d'ailleurs un des premiers devoirs de tout ministre à une cour étrangère de faire connaître à son gouvernement, sans restriction, sans réserve, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce qui parvient à sa connaissance. Placé pour voir et pour entendre, pourvu de tous les moyens d'être instruit, ce qu'il apprend n'est pas chose qui lui appartienne: elle est la propriété de celui dont il est le mandataire. Vous connaissez ce devoir mieux que personne, et c'est sans doute pour le remplir dans toute son étendue que vous désirez multiplier ces moyens de communication avec moi: je suis loin de m'y opposer.