Le lendemain matin 16, jour de mercredi, les auteurs du projet de voyage, voyant que le départ allait devenir impossible si on ne ramenait un moment de calme dans cette population agitée, imaginèrent de publier une proclamation, par laquelle Charles IV promettrait de ne pas quitter Aranjuez. Cette proclamation fut en effet immédiatement rédigée, lue et placardée dans les principales rues d'Aranjuez, et envoyée en toute hâte à Madrid.—Mes chers sujets, disait-elle en substance, ne vous alarmez ni sur l'arrivée des troupes de mon magnanime allié l'empereur des Français, entrées en Espagne pour repousser un débarquement de l'ennemi sur nos côtes, ni sur mes prétendus projets de départ. Non, il n'est pas vrai que je veuille m'éloigner de mon bien-aimé peuple. Je veux rester, vivre parmi vous, comptant sur votre dévouement, si j'en avais besoin contre un ennemi, quel qu'il fût. Espagnols, calmez-vous donc, votre roi ne vous quittera pas.—
Calme momentané produit par la proclamation royale.
Cette proclamation, inspirant aux esprits un peu de sécurité, les calma pour un instant. La multitude se porta devant la résidence royale, demanda ses souverains, qui parurent aux fenêtres du palais, et les applaudit de toutes ses forces, en criant: Vive le roi! Meure le prince de la Paix! meure le favori qui déshonore et trahit son maître!—La journée du 16 s'acheva ainsi au milieu d'une sorte de satisfaction, qui malheureusement devait être passagère.
Départ pour Aranjuez des troupes de Madrid, avec une foule de peuple.
Le jour suivant, 17 mars, malgré les promesses royales, le voyage semblait toujours résolu. Les voitures restaient chargées dans les cours du palais. Les chevaux attendaient aux relais. Les troupes formant la garnison de Madrid, et composées des gardes wallonnes et espagnoles, de la compagnie des gardes du corps qui n'était pas de service, s'étaient mises en route pour Aranjuez. Une partie du peuple de la capitale, une foule de curieux les avaient suivies, et avaient fait avec elles le trajet qui est de sept à huit lieues. Chemin faisant, ce peuple poussait des cris contre la reine, contre le prince de la Paix, et demandait aux officiers et soldats s'ils laisseraient enlever leurs souverains par un indigne usurpateur, qui voulait les emmener avec lui pour les tyranniser plus sûrement. Les troupes, ainsi accompagnées, arrivèrent vers la fin du jour à Aranjuez, et furent logées chez l'habitant, ce qui n'était pas un moyen de les ramener à la subordination militaire. Une dernière circonstance avait achevé de convaincre la foule que les promesses royales n'étaient qu'un leurre: c'est que les demoiselles Tudo étaient arrivées elles-mêmes à Aranjuez, et allaient, disait-on, partir le soir même pour l'Andalousie. L'affluence autour du palais du roi et de celui du prince de la Paix, situé de l'autre côté de la grande avenue, était plus considérable que les jours précédents; car aux habitants effarés d'Aranjuez, aux paysans de la Manche, s'étaient joints des soldats sans armes qui une fois arrivés à leur logement étaient venus se mêler à la foule, et des curieux sortis en grand nombre de Madrid. Les gardes du corps, ceux du moins qui n'étaient pas de service, visiblement excités par les amis du prince des Asturies, s'étaient répandus par bandes, faisant des patrouilles volontaires, tantôt vers les écuries du roi, tantôt vers la résidence du prince de la Paix.
Collision survenue autour du palais du prince de la Paix.
Aux approches de minuit un incident singulier, survenu devant le palais du prince de la Paix, devint l'étincelle qui détermina l'explosion. Une dame sortie de ce palais sous le bras d'un officier, escortée par quelques hussards dont le prince faisait sa garde habituelle, fut aperçue par une bande de gardes du corps et de curieux. Ils reconnurent ou crurent reconnaître mademoiselle Josépha Tudo, qui, suivant eux, allait monter en voiture. On se pressa autour d'elle. Les hussards du prince ayant voulu s'ouvrir un passage, un coup de fusil fut tiré on ne sait par qui. Il s'éleva à l'instant même un tumulte effroyable. Les gardes du corps coururent à leurs quartiers, sellèrent leurs chevaux, et se ruèrent à coups de sabre sur les hussards du prince qu'ils rencontrèrent. Les gardes wallonnes et espagnoles prirent aussi les armes, plutôt pour se joindre à la multitude que pour faire respecter l'autorité royale. Le peuple ne se contenant plus s'assembla sous les fenêtres du palais, appela le roi à grands cris, voulut le voir pour lui faire entendre l'expression de ses vœux, en poussant avec fureur les cris de Vive le roi! meure le prince de la Paix! Après l'avoir effrayé en le saluant de pareilles acclamations, il se porta de l'autre côté d'Aranjuez, vers la demeure du prince de la Paix, qu'il enveloppa de toutes parts. Le peuple se précipite sur le palais du prince de la Paix, et le ruine de fond en comble. En forcer les portes pour s'y précipiter parut d'abord à ce peuple qui débutait dans la carrière des révolutions, un attentat au-dessus de son audace. Il s'arrêta un instant, hésitant, mais plein d'impatience, et dévorant sa proie des yeux avant de la saisir. Tout à coup un individu, messager, dit-on, du château, se présente à la porte du prince pour se la faire ouvrir. On la lui refuse. Il insiste. Les gardiens de la maison, croyant qu'on les attaque, songent à se défendre. Un coup de fusil part au milieu de cette agitation. Alors l'hésitation cesse. La foule furieuse se rue sur les portes, les enfonce, pénètre dans la demeure somptueuse du favori, la ravage, jette par les fenêtres tableaux, tentures, meubles magnifiques, détruit et ne pille pas, plus furieuse qu'avide, comme il arrive dans les mouvements de toute multitude, passionnée mais non avilie. On court d'appartement en appartement, on cherche l'objet de la haine publique, on ne trouve que l'épouse infortunée du prince de la Paix. La populace, en Espagne, même la plus infime, avait fini par connaître toute la vie d'Emmanuel Godoy. Elle savait combien il avait de femmes, quelle il aimait, quelle il n'aimait pas. Elle savait les malheurs de cette auguste princesse de Bourbon, tristement unie à un soldat aux gardes, pour donner à ce soldat le lustre royal qui lui manquait. La foule, en l'apercevant, tombe à ses pieds, la conduit avec respect hors de cette maison envahie, la place dans une voiture, et la traîne en triomphe jusqu'au palais du souverain, en s'écriant: Voilà l'innocente.—Après l'avoir ainsi replacée dans la demeure des rois, d'où elle n'aurait jamais dû sortir, la foule, qui croyait n'en avoir pas fini avec le palais du prince de la Paix, y revient, le cherche lui-même dans les moindres recoins de sa demeure, et, ne le rencontrant pas, se venge par une affreuse dévastation. Toute la nuit se passe en recherches, en ravages, et, le jour venu, le favori n'étant pas découvert, on suppose qu'il a trouvé ailleurs un asile.
On devine quels devaient être en ce moment l'effroi de Charles IV et le désespoir de la reine. Le souvenir de la révolution française les avait toujours remplis de terreur. Cette révolution qu'ils avaient tant redoutée, ils la voyaient enfin chez eux poussant les mêmes cris, commettant les mêmes actes, quoique excitée par d'autres sentiments. Effroi du roi et de la reine. Ils étaient désolés, éperdus, résignés à tout ce qu'on voudrait d'eux. Cette reine, justement odieuse, éprouvait cependant un sentiment vrai, qui sans la rendre intéressante pouvait du moins excuser jusqu'à un certain point sa honteuse vie. Elle ne songeait, dans sa terreur, ni à sa famille ni à elle-même, mais au dominateur de son âme, au méprisable Godoy. Elle demandait à tout le monde ce qu'il était devenu, et envoyait partout de fidèles domestiques pour qu'ils lui en rapportassent des nouvelles.—Où est Emmanuel, s'écriait-elle, où est-il?... et elle ne cachait pas les larmes que lui arrachait un souci pareil. Le roi lui-même, quand il cessait d'avoir peur, demandait aussi ce qu'on avait fait du pauvre Emmanuel, qui lui était, disait-il, si attaché. Quant au prince des Asturies, voyant son ennemi abattu, la couronne près de tomber de la tête de son père sur la sienne, et ignorant qu'elle tomberait bientôt à terre, pour être ramassée à la pointe du sabre, il montrait une lâche et perfide joie, que sa mère apercevait, et qui lui attirait de sa part les plus violents reproches.
Le roi enlève à Emmanuel Godoy tous ses grades et dignités.
Les ministres et quelques seigneurs dévoués étant accourus, on conseilla tumultueusement au roi de retirer tous ses grades et emplois au prince de la Paix, comme unique moyen de rétablir le calme, et de sauver la vie du prince lui-même. Le roi parce qu'il était prêt à tout, la reine parce qu'elle tenait plus à sauver la vie que le pouvoir de son amant, y consentirent à l'instant même, et un décret parut dès le matin du 18 mars, annonçant que le roi retirait à Don Emmanuel Godoy ses charges de grand-amiral et de généralissime, et l'autorisait à se rendre dans le lieu qu'il lui plairait de choisir pour sa retraite.