Il commença d'abord par se faire envoyer à Bayonne tous les documents dont disposait l'administration espagnole relativement aux finances, à l'armée, à la marine. On en trouvait bien peu; car, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, les finances étaient un secret du ministre des finances, créature du prince de la Paix. La distribution de l'armée et de la marine, leur situation, leurs ressources, leurs besoins, restaient des faits locaux, que l'on connaissait à peine dans l'administration centrale à Madrid. Quand Murat demanda pour l'Empereur un état de la marine, on lui présenta un annuaire imprimé. Mais Napoléon n'était pas homme à se contenter de pareils documents. Il fit adresser à MM. O'Farrill, ministre de la guerre, et d'Azanza, ministre des finances, principaux personnages de la junte, des marques d'estime, et même des prévenances flatteuses qui pouvaient leur faire espérer une grande faveur sous le nouveau règne, et leur demanda immédiatement un travail approfondi sur toutes les parties du service. Il ordonna d'envoyer sur-le-champ des ingénieurs dans tous les ports, des officiers auprès des principaux rassemblements de troupes, pour avoir des documents positifs et récents sur chaque objet. Les Espagnols n'étaient pas habitués à une telle activité, à une précision si rigoureuse; mais ils s'émurent enfin sous l'impulsion de cette puissante volonté, dont Murat leur transmettait à chaque courrier la nouvelle expression, et ils envoyèrent à Napoléon un tableau de l'état de la monarchie, tableau que nous avons déjà fait connaître. Chose singulière, en demandant ces documents, Napoléon disait à Murat: Il me les faut d'abord pour les mesures que j'ai à ordonner; il me les faut ensuite pour apprendre un jour à la postérité dans quelle situation j'ai trouvé la monarchie espagnole.—Ainsi lui-même sentait qu'il aurait besoin, pour se justifier, de montrer l'état dans lequel il avait trouvé l'Espagne, et celui dans lequel il espérait la laisser. La Providence vengeresse ne voulait lui accorder que la moitié de cette justification.
Premier secours d'argent accordé à l'Espagne.
Le premier, le plus urgent besoin de l'Espagne était celui de l'argent. Murat n'avait pas de quoi fournir le prêt aux troupes, ni de quoi envoyer dans les ports les fonds indispensables pour mettre quelques bâtiments à la mer. Ferdinand VII avait pu disposer à son avénement de sommes en métaux, lesquelles appartenaient, soit à la caisse de consolidation, soit au prince de la Paix, et qu'on avait arrêtées au moment où la vieille cour allait partir pour l'Andalousie. Il les avait employées à faire quelques largesses, et, ce qui valait mieux, à payer aux rentiers de l'État un à-compte, dont ils avaient grand besoin, et qu'ils attendaient depuis bien des mois. Après cet emploi, il n'était rien resté. Murat aux abois, réduit à puiser pour ses dépenses personnelles dans la caisse de l'armée française, avait fait connaître à Napoléon cet état désespéré des finances, et demandé instamment un secours pécuniaire, comptant sur les richesses que la victoire avait mises dans les mains de Napoléon. Mais celui-ci, craignant de dissiper un trésor qu'il destinait à récompenser l'armée en cas de prospérité soutenue, ou à créer de grandes ressources défensives en cas de revers, lui avait d'abord répondu qu'il n'avait point d'argent, réponse qu'il faisait toujours quand on s'adressait à lui, à moins qu'il ne s'agît d'œuvres de bienfaisance. S'étant bientôt aperçu que l'Espagne était encore plus dénuée qu'il ne l'avait supposé, il revint sur son refus, et se décida à la secourir, ce qui était une première punition d'avoir voulu s'en emparer. Cependant il ne voulait pas laisser voir sa main, même en accordant un bienfait, car il savait qu'on se hâterait peu de s'acquitter si on croyait n'avoir que lui pour créancier. Secours de 25 millions accordé à l'Espagne, en se cachant derrière la banque de France. Il imagina donc de faire prêter à l'Espagne cent millions de réaux (25 millions de francs), par la Banque de France, sur les diamants de la couronne d'Espagne, que Charles IV, d'après ses engagements, avait dû laisser à Madrid. Les principaux de ces diamants ne s'étant pas retrouvés, par suite de l'enlèvement qu'en avait fait la vieille reine, Napoléon n'en conclut pas moins cette opération financière, à des conditions raisonnables, qu'il obtint d'autant plus facilement de la Banque, qu'elle n'était qu'un prête-nom du trésorier de l'armée. Il fut secrètement stipulé avec le gouverneur de la Banque que Napoléon fournirait les fonds, courrait toutes les chances du prêt, mais qu'elle agirait avec toute la précaution et l'exigence d'un créancier opérant pour lui-même. Afin de ne pas perdre de temps, Napoléon fit verser sur-le-champ plusieurs millions au trésor de l'Espagne, au moyen des valeurs métalliques qu'il avait réunies à Bayonne. Son active prévoyance abrégeait ainsi les délais ordinairement attachés à toutes les transactions.
Avec ce premier secours, d'autant plus efficace qu'il était en argent et non en valès royaux (papier créé sous le prince de la Paix, et perdant 50 pour cent), il donna un premier à-compte aux fonctionnaires publics et à l'armée; mais il réserva la presque totalité des ressources en métal pour le service des ports, service qu'il tenait plus qu'aucun autre à ranimer.
Distribution prévoyante de l'armée espagnole.
Quoiqu'il ne prévît pas une insurrection générale de l'Espagne, surtout d'après ce qu'écrivait sans cesse Murat, Napoléon se défiait pourtant de l'armée. Il en ordonna une distribution qui, exécutée à temps, aurait prévenu bien des malheurs. Il avait d'abord voulu qu'on écartât de Madrid les troupes du général Solano, et qu'on les dirigeât sur l'Andalousie. Il renouvela cet ordre, mais prescrivit d'en envoyer une partie au camp de Saint-Roch, devant Gibraltar, une autre en Portugal, afin de les employer sur les côtes, où elles devaient être plus utiles que dangereuses quand elles seraient en présence des Anglais. Mouvement sur Tolède et Cordoue ordonné au corps du général Dupont. Il ordonna de porter sur-le-champ la première division du général Dupont de l'Escurial à Tolède, de Tolède à Cordoue et Cadix, pour aller protéger la flotte de l'amiral Rosily, qui était devenue le plus grand sujet de ses soucis depuis que le changement de dynastie était connu. Il avait enjoint en même temps de porter la seconde division du général Dupont à Tolède, pour qu'elle fût prête à soutenir la première; la troisième, à l'Escurial, pour qu'elle fût prête à soutenir les deux autres. Il fit en outre diverses dispositions afin de renforcer le général Dupont. Il ajouta à sa première division une forte artillerie, deux mille dragons et quatre régiments suisses servant en Espagne. Il avait fait annoncer à ces derniers qu'il les prendrait à sa solde, et leur accorderait exactement les mêmes conditions que celles dont ils jouissaient en Espagne, ne doutant pas d'ailleurs qu'ils fussent plus fiers de servir Napoléon que Ferdinand VII. Mais il ajoutait, en écrivant à Murat, que si les Suisses étaient dans un courant d'opinion française, ils se conduiraient bien, et mal s'ils étaient dans un courant d'opinion espagnole. En conséquence il ordonna de réunir à Talavera les deux régiments de Preux et de Reding, lesquels avaient fait partie de la garnison de Madrid, pour les placer sur la route du général Dupont, qui devait les recueillir en passant. Il commanda de rassembler à Grenade les deux régiments suisses qui étaient à Carthagène et à Malaga, d'où ils devaient rejoindre le général Dupont en Andalousie. Il prescrivit en outre au général Junot de diriger sur les côtes du Portugal les troupes espagnoles, d'en retirer les troupes françaises, et de porter deux divisions de celles-ci, l'une vers la haute Castille à Almeida, l'autre vers l'Andalousie à Elvas. Le général Dupont devait donc contenir l'Andalousie, avec dix mille Français de sa première division, quatre ou cinq mille de la division envoyée par le général Junot, et cinq mille Suisses. Les Espagnols réunis au camp de Saint-Roch devaient se joindre à lui, et protéger en commun les intérêts du nouvel ordre de choses contre les Anglais et les mécontents espagnols. La flotte de l'amiral Rosily n'avait dès lors plus rien à craindre.
Envoi de troupes espagnoles dans les présides d'Afrique et au Ferrol, pour une expédition aux colonies.
Napoléon ordonna encore l'envoi aux Baléares, à Ceuta et à tous les présides d'Afrique, d'une grande partie des troupes espagnoles du Midi, afin de bien garder ces points importants contre toute attaque des Anglais, et d'avoir dans ce moment le moins possible de troupes espagnoles sur le continent de l'Espagne. Il en fit acheminer une division vers le nord, c'est-à-dire vers le Ferrol, pour une expédition aux colonies dont on va bientôt voir l'importance et l'objet. Dispersion du reste des troupes espagnoles dans diverses directions. Enfin il prescrivit à Murat de disposer un certain nombre de celles qui étaient aux environs de Madrid, sur la route des Pyrénées, pour les préparer peu à peu à passer en France, sous prétexte d'aller partager la gloire de la division Romana, dans une expédition de Scanie contre les Anglais et les Suédois. Même disposition fut prescrite pour les gardes du corps, qui avaient témoigné tant de haine au prince de la Paix, tant d'amour à Ferdinand VII, et que par ce motif on devait fort suspecter. Une campagne au Nord, à côté de l'armée française, était l'appât qu'on avait à leur offrir, en leur donnant ainsi à choisir entre cette mission glorieuse et leur licenciement. Il était impossible assurément d'imaginer une distribution plus habile; car les troupes espagnoles dispersées sur les côtes de la Péninsule, en Afrique, en Amérique et dans le nord de l'Europe, placées partout sous la surveillance de l'armée française, ne pouvaient pas être à craindre. Malheureusement il devait être donné bientôt à l'élan unanime d'un grand peuple de déjouer les plus profondes combinaisons du génie.
Importantes mesures relatives à la marine espagnole.
Vinrent ensuite les dispositions relatives à la marine. Le premier soin de Napoléon, dans ce premier moment, fut de garantir les colonies espagnoles des dangers d'un soulèvement, de se rattacher ainsi le cœur des Espagnols en sauvegardant l'intérêt qui les touchait le plus, et d'exalter leur imagination en réalisant enfin les vastes projets maritimes qu'il méditait depuis Tilsit, mais auxquels avait manqué jusqu'ici le temps d'abord, et en second lieu la franche coopération de l'Espagne.