Le général Dupont s'établit à Cordoue pour y attendre des renforts.
Le général Dupont, établi à Cordoue, profitant des ressources de cette grande ville pour refaire son armée, pour réparer son matériel, mais n'ayant qu'une douzaine de mille hommes, dont plus de deux mille Suisses sur lesquels il ne pouvait pas compter, n'était guère en mesure de s'avancer en Andalousie avant la jonction des divisions Vedel et Frère, restées, l'une à Tolède, l'autre à l'Escurial. Il les avait réclamées avec instance, et il comptait bien, avec ce renfort de dix à onze mille hommes d'infanterie, ce qui eût porté son corps à vingt-deux mille au moins, traverser l'Andalousie en vainqueur, éteindre le foyer brûlant de Séville, ramener au roi Joseph le général Castaños et les troupes régulières, pacifier le midi de l'Espagne, sauver l'escadre française de l'amiral Rosily, et déjouer ainsi tous les projets des Anglais sur Cadix. Il attendait donc avec impatience les renforts demandés, ne doutant guère de leur arrivée prochaine, après les dépêches qu'il avait écrites à Madrid. Restait à savoir néanmoins si ces dépêches parviendraient, tous les anciens bandits de la Sierra-Morena en étant devenus les gardiens, et égorgeant les courriers sans en laisser passer un seul.
L'insurrection profite du temps qui s'écoule pour s'organiser.
Mais tandis que le général Dupont, entré le 7 juin à Cordoue, attendait des renforts, le soulèvement de l'Andalousie prenait plus de consistance. Les troupes de ligne, au nombre de 12 à 15 mille hommes, se concentraient autour de Séville. Les nouvelles levées, quoique moins nombreuses qu'on ne l'avait espéré, s'organisaient cependant, et commençaient à se discipliner. Les unes étaient introduites dans les rangs de l'armée pour en grossir l'effectif, les autres étaient formées en bataillons de volontaires. On les armait, on les instruisait. Le temps était ainsi tout au profit de l'insurrection qui préparait ses moyens, et au désavantage de l'armée française, dont la situation empirait à chaque instant; car, indépendamment de la non-arrivée des renforts, la chaleur, sans cesse croissante, augmentait la quantité des malades, et affectait notablement le moral des soldats. En même temps notre flotte courait de grands dangers à Cadix.
Événements à Cadix pendant que la général Dupont est retenu à Cordoue.
L'agitation, depuis le massacre de l'infortuné Solano, n'avait cessé de s'accroître dans cette ville, où dominait la plus infime populace. Le nouveau capitaine général, Thomas de Morla, cherchait à se maintenir en flattant la multitude, et en lui permettant chaque jour la somme d'excès qui pouvait la satisfaire. Tout de suite après avoir égorgé le capitaine général Solano, cette multitude s'était mise à demander la destruction de notre flotte et le massacre des matelots français. La populace de Cadix demande la destruction de la flotte française. C'était chose naturelle à désirer, mais difficile à exécuter contre cinq vaisseaux français et une frégate, montés par trois à quatre mille marins échappés à Trafalgar, et disposant de quatre à cinq cents bouches à feu. Ils auraient incendié les escadres espagnoles et tout l'arsenal de Cadix avant de laisser monter un seul homme à leur bord. Ajoutez que, placés à l'entrée de la rade de Cadix, près de la ville, mêlés à la division espagnole qui était en état d'armement, ils pouvaient la détruire, et accabler la ville de feux. Il est vrai qu'on aurait appelé les Anglais, et que nos marins auraient succombé sous les feux croisés des forts espagnols et des vaisseaux anglais; mais ils seraient morts cruellement vengés d'alliés aveuglés et d'ennemis barbares.
Thomas de Morla, qui appréciait mieux cette position que le peuple de Cadix, n'avait pas voulu s'exposer à de telles extrémités, et il avait, avec son astuce ordinaire, entrepris de négocier. Il avait proposé à l'amiral Rosily de se mettre un peu à l'écart, en s'enfonçant dans l'intérieur de la rade, de laisser la division espagnole à l'entrée, de manière à séparer les deux escadres et à prévenir les collisions entre elles, de confier ainsi aux Espagnols seuls le soin de fermer Cadix aux Anglais; ce qu'on était résolu à faire, disait-on; car, tout en stipulant une trêve avec ceux-ci, on affectait de ne pas vouloir leur livrer les grands établissements maritimes de l'Espagne. On persistait, en effet, à refuser le secours des cinq mille hommes de débarquement qu'ils avaient offert. Convention de l'amiral Rosily avec le capitaine général Thomas de Morla, en vertu de laquelle la flotte française se cantonne au fond de la rade. L'amiral Rosily, qui attendait à chaque instant l'arrivée du général Dupont qu'il savait en marche, avait accepté ces conditions, se croyant certain, sous peu de jours, d'être maître du port et de l'établissement de Cadix. En conséquence, il avait fait cesser le mélange de ses vaisseaux avec les vaisseaux espagnols, et pris position dans l'intérieur de la rade, dont la division espagnole avait continué d'occuper l'entrée.
C'est ainsi que s'étaient écoulés les premiers jours de juin, temps que le général Dupont avait employé à s'emparer de Cordoue. Mais bientôt l'amiral Rosily s'était aperçu que les ménagements apparents du capitaine général Thomas de Morla n'étaient qu'un leurre afin de gagner du temps, et de préparer les moyens d'accabler la flotte française dans l'intérieur de la rade, sans qu'il pût en résulter un grand mal pour Cadix et son vaste arsenal.
Description de la rade de Cadix.
Pour se faire une idée de cette situation, il faut savoir que la rade de Cadix, semblable en cela à celle de Venise et à toutes celles de la Hollande, est composée de vastes lagunes qui ont été formées par les alluvions du Guadalquivir. Au milieu de ces lagunes on a pratiqué des bassins, des canaux, des chantiers, de superbes magasins, et on a profité d'un groupe de rochers, placé à quelque distance en mer, et lié à la terre par une jetée, pour former une immense rade, et pour la fermer. C'est sur ce groupe de rochers que la ville de Cadix est construite. C'est du haut de ce groupe qu'elle domine la rade qui porte son nom, et que, croisant ses feux avec la basse terre de Matagorda située vis-à-vis, elle en rend l'entrée impossible aux flottes ennemies. La rade s'ouvre à l'ouest, et à l'est s'étend un vaste enfoncement, qui communique par des passes et des canaux avec les grands établissements connus sous le nom général d'arsenal de la Caraque. Il y a de cette entrée, dont Cadix a la garde, à la Caraque, une distance de trois lieues. Les feux sont très-nombreux près de l'entrée, dans le but d'écarter l'ennemi. Mais en s'enfonçant dans l'intérieur, et au milieu des lagunes dont on s'est servi pour creuser les bassins, l'impossibilité d'y pénétrer a dispensé de prodiguer les défenses et les batteries.