On n'eut aucune hostilité à repousser durant la route; mais, parvenue à Montoro, l'armée fut saisie d'horreur en voyant suspendus aux arbres, à moitié ensevelis en terre ou déchirés en lambeaux, les cadavres des Français surpris isolément par l'ennemi. Sentiment de nos soldats en voyant les cadavres de leurs camarades horriblement mutilés dans le bourg de Montoro. Jamais nos soldats n'avaient rien commis ni rien essuyé de pareil dans aucun pays, bien qu'ils eussent fait la guerre partout, en Égypte, en Calabre, en Illyrie, en Pologne, en Russie! L'impression qu'ils en ressentirent fut profonde. Ils furent encore moins exaspérés, quoiqu'ils le fussent beaucoup, qu'attristés du sort qui attendait ceux d'entre eux qui seraient ou blessés, ou malades, ou attardés sur une route par la fatigue, la soif, la faim. Une sorte de chagrin s'empara de l'armée, et y laissa des traces fâcheuses.
Le lendemain 18 juin, on arriva à Andujar sur le Guadalquivir. Tous les habitants, qui craignaient qu'on ne vengeât sur eux les massacres commis tant à Andujar que dans les bourgs environnants, s'étaient enfuis, et on trouva cette petite ville absolument abandonnée. Établissement de l'armée française à Andujar. On la fouilla pour y chercher des vivres, et on en découvrit suffisamment pour les premiers jours. Le général Dupont plaça dans Andujar même les marins de la garde, qui étaient les plus solides et les plus sages des troupes qu'il avait avec lui. Il fit engager par des émissaires tous les habitants à revenir, leur promettant qu'il ne leur serait fait aucun mal, et il réussit effectivement à les ramener. La ville d'Andujar présentait, pour les blessés et les malades, quelques ressources, dont on usa avec ordre, de manière à ne pas les épuiser inutilement. On s'occupa aussi d'y attirer, soit avec de l'argent, dont on avait apporté une certaine somme, soit avec des maraudes bien organisées, des moyens de subsister. Andujar avait un vieux pont sur le Guadalquivir, avec des tours mauresques qui faisaient office de tête de pont. On remplit ces tours de troupes d'élite. On éleva à droite et à gauche quelques ouvrages. Puis on établit la première brigade sur le fleuve et un peu en avant, la seconde à droite et à gauche de la ville d'Andujar, les Suisses en arrière de cette ville, la cavalerie au loin dans la plaine, observant le pays jusqu'au pied des montagnes de la Sierra-Morena. En un mot, on fit un établissement où, moyennant beaucoup d'activité à s'approvisionner, l'on pouvait se soutenir assez long-temps, et attendre en sécurité les renforts demandés à Madrid.
Inconvénients de la position d'Andujar, et supériorité de la position de Baylen.
Tout eût été bien dans cette résolution de rétrograder pour se rapprocher des défilés de la Sierra-Morena, si on avait pris, par rapport à ces défilés, la position la meilleure. Malheureusement il n'en était rien, et ce fut une première faute dont le général Dupont eut plus tard à se repentir. Le vrai motif pour abandonner Cordoue et les ressources de cette grande ville, c'était la crainte de voir sur la gauche de l'armée les insurgés de Grenade avancés jusqu'à Jaen, passer le Guadalquivir à Menjibar, se porter à Baylen, et fermer les défilés de la Sierra-Morena. (Voir la carte no 44.) Comme à Cordoue on était à vingt-quatre lieues de Baylen, cette distance rendait le danger immense. À Andujar, on n'était plus, il est vrai, qu'à sept lieues de Baylen, mais à sept lieues enfin, et il restait une chance de voir l'ennemi se porter à l'improviste vers les défilés. De plus, il y avait au delà de Baylen d'autres issues, par lesquelles on pouvait aussi pénétrer dans les défilés de la Sierra-Morena: c'était la route de Baeza et d'Ubeda, donnant sur la Caroline, point où les défilés commencent véritablement. Il fallait donc d'Andujar veiller sur Baylen, et non-seulement sur Baylen, mais sur Baeza et Ubeda, ce qui exigeait un redoublement de soins. Le parti le plus convenable à prendre en quittant Cordoue, c'était d'abonder complétement dans la sage pensée qui faisait abandonner cette ville, et de se porter à Baylen même, où, par sa présence seule, on aurait gardé la tête des défilés, et d'où on aurait, avec quelques patrouilles de cavalerie, aisément observé la route secondaire de Baeza et d'Ubeda. Baylen avait d'autres avantages encore, c'était d'offrir une belle position sur des coteaux élevés, en bon air, d'où l'on apercevait tout le cours du Guadalquivir, et d'où l'on pouvait tomber sur l'ennemi qui voudrait le franchir. Sans doute, si ce fleuve n'eût pas été guéable en plus d'un endroit, on aurait pu tenir à être sur ses bords mêmes, afin d'en défendre le passage de plus près. Mais le Guadalquivir pouvant être passé sur une infinité de points, le mieux était de s'établir un peu en arrière, sur une position dominante, de laquelle on verrait tout, et d'où l'on pourrait se jeter sur le corps qui aurait traversé le fleuve, pour le culbuter dans le ravin qui lui servait de lit. Baylen avait justement tous ces avantages. Le sacrifice d'Andujar, comme centre de ressources, était trop peu de chose pour qu'on méconnût les raisons que nous venons d'exposer. Ce fut donc, nous le répétons, une véritable faute que de s'arrêter à Andujar, au lieu d'aller à Baylen même, pour couper court à toute tentative de l'ennemi sur les défilés. Du reste, avec une active surveillance, il n'était pas impossible de réparer cette faute, et d'en prévenir les conséquences. Le général Dupont s'établit donc à Andujar, attendant des nouvelles de Madrid qui n'arrivaient guère, car il était rare qu'un courrier réussît à franchir la Sierra-Morena.
Résultat des premiers efforts tentés pour comprimer l'insurrection espagnole.
Tel était à la fin de juin le résultat des premiers efforts qu'on avait faits pour comprimer l'insurrection espagnole. Le général Verdier avait dissipé le rassemblement de Logroño; le général Lasalle, celui de Valladolid et de la Vieille-Castille. Le général Lefebvre avait rejeté les Aragonais dans Saragosse, mais se trouvait arrêté devant cette ville. Le général Duhesme à Barcelone était obligé de combattre tous les jours pour se tenir en communication avec le général Chabran, expédié sur Tarragone. Le maréchal Moncey, acheminé sur Valence, n'avait pas dépassé Cuenca, attendant là que la division Chabran eût fait plus de chemin vers lui. Enfin le général Dupont, arrivé victorieux à Cordoue, après avoir pris et saccagé cette ville, avait rétrogradé vers les défilés de la Sierra-Morena, pour lesquels il avait des craintes, et changé la position de Cordoue contre celle d'Andujar. La flotte française de Cadix, faute de secours, venait de succomber.
Bruits répandus à Madrid et dans toute l'Espagne, sur les dangers que courent les divers corps de l'armée française.
Tous ces détails, on les connaissait à peine à Madrid et à Bayonne. On ne savait que ce qui concernait Ségovie, Valladolid, Saragosse, et tout au plus Barcelone. Quant à ce qui concernait le midi de l'Espagne, on l'ignorait entièrement, ou à peu près. Si on en apprenait quelque chose à Madrid, c'était par des émissaires secrets appartenant aux couvents ou aux grandes maisons d'Espagne. On répandait en effet avec joie, parmi les Espagnols dévoués à Ferdinand VII, que la flotte française avait été détruite, que les troupes régulières de l'Andalousie et du camp de Saint-Roque s'avançaient sur le général Dupont, que celui-ci avait été obligé de décamper, qu'il était bloqué dans les défilés de la Sierra-Morena; que le maréchal Moncey ne sortirait pas d'autres défilés tout aussi difficiles, ceux de Requena; que Saragosse resterait invincible; que l'échec essuyé à Valladolid par don Gregorio de la Cuesta n'était rien, que celui-ci revenait avec le général Blake à la tête des insurgés des Asturies, de la Galice, de Léon, pour couper la route de Madrid aux Français; que le nouveau roi Joseph, devant tous les jours partir de Bayonne, n'en partirait pas, et que cette formidable armée française serait probablement bientôt obligée d'évacuer la Péninsule. Ces nouvelles, fausses ou vraies, une fois parvenues à Madrid, étaient ensuite consignées dans des bulletins écrits à la main, ou insérées dans des gazettes imprimées au fond des couvents, et répandues dans toute la Péninsule. D'abondantes quêtes au profit des insurgés signalaient la joie qu'on éprouvait à Madrid de leurs succès, et le désir qu'on avait de leur fournir tous les secours possibles.
Le général Savary, ayant remplacé Murat, envoie des secours au maréchal Moncey et au général Dupont.
L'état-major français recueillait ces bruits, et, bien qu'il n'en crût rien, il en était inquiet néanmoins, et les mandait à Bayonne. L'infortuné Murat avait tant demandé à rentrer en France, que, malgré le désir de conserver à Madrid ce fantôme d'autorité, on lui avait permis de partir, et il en avait profité avec l'impatience d'un enfant. Le général Savary était devenu dès lors le chef avoué de l'administration française, et faisait trembler tout Madrid par sa contenance menaçante, et sa réputation d'exécuteur impitoyable des volontés de son maître. Plein de sagacité, il appréciait très-bien la situation, et n'en dissimulait aucunement la gravité à Napoléon. Ayant conçu des craintes pour les corps avancés du maréchal Moncey et du général Dupont, il se décida à se démunir de troupes à Madrid, et à faire partir deux divisions pour le midi de l'Espagne. Déjà un convoi de biscuit et de munitions, expédié au général Dupont, avait été arrêté au Val-de-Peñas, et il avait fallu un combat acharné pour franchir ce bourg. Envoi de la division Vedel aux défilés de la Sierra-Morena, et instructions données au général Dupont. Le général Savary dirigea la division Vedel, seconde de Dupont, et forte de près de six mille hommes d'infanterie, de Tolède sur la Sierra-Morena, avec ordre de dégager ces défilés, et de rejoindre son général en chef. On estimait que celui-ci, parti avec 12 ou 13 mille hommes, et en comptant avec la division Vedel environ 17 ou 18 mille, serait en mesure de se soutenir en Andalousie. On lui intimait, en tout cas, l'ordre de tenir bon dans les défilés de la Sierra-Morena, afin d'empêcher les insurgés de pénétrer dans la Manche. Cependant le général Savary, doué d'un tact assez sûr et devinant que le général Dupont était le plus compromis, à cause des troupes régulières du camp de Saint-Roque et de Cadix qui marchaient contre lui, se disposait à lui envoyer à Madridejos, c'est-à-dire à moitié chemin d'Andujar, sa troisième division, celle que commandait le général Frère; ce qui aurait porté son corps à 22 ou 23 mille hommes, et l'aurait mis au-dessus de tous les événements. Envoi de la division Frère à San-Clemente, pour qu'elle puisse secourir au besoin, soit le maréchal Moncey, soit le général Dupont. Toutefois, sur une observation de Napoléon, il envoya la division Frère non pas à Madridejos, au centre de la Manche, mais à San-Clemente. À San-Clemente elle ne se trouvait pas plus éloignée du général Dupont qu'à Madridejos, et elle pouvait au besoin aller au secours du maréchal Moncey, dont on ignorait le sort autant qu'on ignorait celui du général Dupont, et qu'on n'espérait plus secourir par Tarragone, car le général Chabran, obligé de rétrograder sur Barcelone, venait d'y rentrer.