Le général Verdier conservant le couvent de Saint-Joseph dont il s'était emparé à droite, fit rentrer ses troupes dans leurs quartiers, après une perte de 4 à 500 hommes tués ou blessés, perte bien grave par rapport à un effectif de 10 mille hommes. Le grand nombre d'officiers atteints par le feu prouvait quels efforts ils avaient eu à faire pour soutenir ces jeunes soldats en présence de telles difficultés.

Le général Verdier résolut d'attendre des renforts et surtout des moyens plus considérables en artillerie, pour renouveler l'attaque sur cette place, qu'on avait cru d'abord pouvoir réduire en quelques jours, et qui tenait beaucoup mieux qu'une ville régulièrement fortifiée. Napoléon, averti de cet état des choses, lui envoya sur-le-champ les 14e et 44e de ligne, qui venaient d'arriver, et plusieurs convois de grosse artillerie.

Folle confiance inspirée aux Espagnols par la résistance de Saragosse.

La nouvelle de cette résistance causa dans tout le nord de l'Espagne une émotion extrême, et augmenta singulièrement la jactance des Espagnols. Joseph, arrivé à Briviesca, recueillit de tous côtés les preuves de leur haine contre les Français, et de leur confiance dans leur propre force. Il trouva partout ou la solitude, ou la froideur, ou une exaltation d'orgueil inouïe, comme si les Espagnols avaient remporté sur nous les mille victoires que nous avions remportées sur l'Europe. C'était surtout l'armée de don Gregorio de la Cuesta et de don Joaquin Blake, composée des insurgés de la Galice, de Léon, des Asturies, de la Vieille-Castille, et arrivant sur Burgos par Benavente, qui était le principal fondement de leurs espérances. Ils ne doutaient pas qu'une victoire éclatante ne fût bientôt remportée par cette armée sur les troupes du maréchal Bessières, et alors cette victoire, jointe à la résistance de Saragosse, ne pouvait manquer, suivant eux, de dégager tout le nord de l'Espagne. On n'avait pas de nouvelles certaines du midi; mais les mauvais bruits sur le sort du maréchal Moncey à Valence, du général Dupont en Andalousie, redoublaient et s'aggravaient chaque jour, et, en tout cas, disaient les Espagnols, ils seraient prochainement obligés de se retirer l'un et l'autre pour réparer les échecs essuyés au nord. C'était, du reste, l'avis de Napoléon, qu'au nord se trouvait maintenant le plus grand péril, car le nord était la base d'opérations de nos armées, et il avait ordonné au maréchal Bessières de prendre avec lui les divisions Merle et Mouton (moins la brigade Rey laissée à Joseph), d'y joindre la division de cavalerie Lasalle, de marcher vivement au-devant de Blake et de Gregorio de la Cuesta, de fondre sur eux, et de les battre à tout prix. Être les maîtres au nord, sur la route de Bayonne à Madrid, était, suivant lui, le premier intérêt de l'armée, la première condition pour se soutenir en Espagne. Tout en recommandant fort à l'attention du général Savary ce midi si impénétrable, si peu connu, il lui avait prescrit d'envoyer au maréchal Bessières, par Ségovie, toutes les forces dont il n'aurait pas indispensablement besoin dans la capitale; car, disait-il, un échec au midi serait un mal, mais un échec sérieux au nord serait la perte de l'armée peut-être, et au moins la perte de la campagne, car il faudrait évacuer les trois quarts de la Péninsule pour reprendre au nord la position perdue.

Mouvement du maréchal Bessières contre les généraux Blake et Gregorio de la Cuesta.

Le maréchal Bessières partit en effet le 12 juillet de Burgos avec la division Merle, avec la moitié de la division Mouton (brigade Reynaud) et avec la division Lasalle, ce qui formait en tout 11 mille hommes d'infanterie et 1,500 chevaux, tant chasseurs et dragons que cavalerie de la garde. Avec ces forces, il marcha résolûment sur le grand rassemblement des insurgés du nord, commandé, avons-nous dit, par les généraux Blake et de la Cuesta.

Le capitaine général don Gregorio de la Cuesta s'était retiré dans le royaume de Léon après sa mésaventure du pont de Cabezon, et, bien qu'il fût fort mécontent de l'insurrection, dont l'imprudence l'avait exposé à un échec fâcheux, il tenait cependant à se relever, et il avait essayé de mettre quelque ordre dans les éléments confus dont se composait l'armée insurgée. Composition des armées de Blake et Gregorio de la Cuesta. Il avait 2 à 3 mille hommes de troupes régulières, et environ 7 ou 8 mille volontaires, bourgeois, étudiants, gens du peuple, paysans. Il voulait ajouter à ce rassemblement les levées des Asturies et surtout celles de la Galice, bien plus puissantes que celles des Asturies, parce qu'elles comprenaient une grande partie des troupes de la division Taranco, revenue du Portugal. Les Asturiens songeant d'abord à eux-mêmes, et se tenant pour invincibles dans leurs montagnes tant qu'ils y resteraient enfermés, n'avaient pas voulu se rendre à l'invitation de la Cuesta, et s'étaient bornés à lui envoyer deux ou trois bataillons de troupes régulières. Mais la junte de la Corogne, moins prudente et plus généreuse, avait décidé, malgré le général don Joaquin Blake, qui avait remplacé le capitaine général Filangieri, que les forces de la province seraient envoyées en entier dans les plaines de la Vieille-Castille pour y tenter le sort des armes. Don Joaquin Blake, issu de ces familles anglaises catholiques qui allaient chercher fortune en Espagne, était un militaire de métier, assez instruit dans sa profession. Il s'était appliqué, en se servant des troupes de ligne dont il disposait, à composer une armée régulière, capable de tenir devant un ennemi aussi rompu à la guerre que les Français. Il avait grossi les cadres de ses troupes de ligne d'une partie des insurgés, et formé avec le reste des bataillons de volontaires, qu'il exerçait tous les jours pour leur donner quelque consistance. Soit qu'il ne fût pas désireux de se mesurer trop tôt avec les Français, soit que réellement il comprît bien à quel point la bonne organisation décide de tout à la guerre, il demandait encore plusieurs mois avant de descendre dans les plaines de la Castille, et il voulait, en attendant, qu'on le laissât discipliner son armée derrière les montagnes de la Galice. Vaincu par la volonté de la junte, il fut obligé de se mettre en route, et de s'avancer jusqu'à Benavente. Il aurait pu amener 27 ou 28 mille hommes de troupes, moitié anciens bataillons, moitié nouveaux; mais il laissa deux divisions en arrière, au débouché des montagnes, et avec trois qui présentaient un effectif de 15 ou 18 mille hommes, il s'achemina sur la route de Valladolid. Il fit sa jonction avec don Gregorio de la Cuesta aux environs de Medina de Rio-Seco le 12 juillet. Ces deux généraux n'étaient guère faits pour s'entendre. L'un était impérieux et chagrin, l'autre mécontent de venir se risquer en rase campagne contre un ennemi jusqu'ici invincible, et n'était pas disposé par conséquent à se montrer facile. Gregorio de la Cuesta prit le commandement, à titre de plus ancien, et il eut une entrevue avec son collègue à Medina de Rio-Seco pour concerter leurs opérations. Ils pouvaient à eux deux mettre en ligne de 26 à 28 mille hommes. Avec de meilleurs soldats ils auraient eu des chances de succès contre les Français, qui n'allaient se présenter qu'au nombre de 11 à 12 mille.

Champ de bataille de Rio-Seco.

Medina de Rio-Seco est sur un plateau. À gauche (pour les Espagnols) se trouve la route de Burgos et Palencia, par laquelle arrivaient les Français sous le maréchal Bessières, à droite celle de Valladolid. Un détachement français de cavalerie, battant le pays entre les deux routes, induisit en erreur les généraux espagnols, peu exercés aux reconnaissances, et ils crurent que l'ennemi venait par la route de Valladolid, c'est-à-dire par leur droite. C'était le 13 juillet au soir. Position prise par les deux généraux espagnols. Abusé par ces apparences, le général Blake profita de la nuit pour porter son corps d'armée à droite de Medina, sur la route de Valladolid. À la naissance du jour, qui dans cette saison a lieu de très-bonne heure, les généraux espagnols reconnurent qu'ils s'étaient trompés, et de la Cuesta, qui s'était mis en mouvement le dernier, s'arrêta dans sa marche, en ayant soin d'appuyer à gauche vers la route de Palencia, par où s'avançaient les Français. Se croyant plus en péril, il demanda du secours à Blake, qui se hâta de lui envoyer l'une de ses divisions. Les généraux espagnols se trouvèrent donc rangés sur deux lignes, dont la première, placée en avant et plus à droite, était commandée par Blake; la seconde, fort en arrière de la première, et plus à gauche, était commandée par de la Cuesta. Ils demeurèrent immobiles dans cette situation, attendant les Français sur le sommet du plateau, et beaucoup trop peu habitués aux manœuvres pour rectifier si près de l'ennemi la position qu'ils avaient prise.