Mais le général Dupont, toujours offusqué de la masse d'ennemis qu'il avait devant lui à Andujar, ayant de la peine à croire que le danger se fût déplacé, ayant surtout une quantité immense de malades à emporter, et n'en voulant laisser aucun, car tout homme laissé en arrière était un malheureux livré à l'assassinat, remit au lendemain l'exécution de sa première pensée, afin de donner à l'administration de l'armée les vingt-quatre heures dont elle avait besoin pour l'évacuation des hôpitaux et des bagages; retard funeste et a jamais regrettable!
La résolution de décamper fut donc remise au lendemain 18. Ce jour-là, en effet, le général Dupont reçut des nouvelles des généraux Dufour et Vedel: il apprit qu'ils cherchaient toujours l'ennemi dans le fond des gorges, qu'ils s'étaient avancés jusqu'à Guarroman sans le trouver, qu'ils allaient marcher sur la Caroline et Sainte-Hélène, partout enfin où l'on disait qu'il était; qu'ils voulaient l'attaquer avec impétuosité, le détruire, et ensuite prendre leur position à Baylen, soit pour y rester, soit pour rejoindre le général en chef à Andujar. Mais, en attendant, Baylen était découvert, exposé à tomber devant le plus faible détachement, et tout annonçait que les Espagnols y marchaient en force. Une patrouille ayant poussé dans la journée jusqu'au bord du Rumblar, torrent qu'il faut franchir pour se rendre d'Andujar à Baylen, avait rencontré des troupes ennemies. On devait donc se hâter, et quitter Andujar sans perdre un moment pour être à Baylen avant les Espagnols.
Le général Dupont, n'ayant encore aucune inquiétude sérieuse, et croyant que les troupes aperçues au bord du Rumblar n'étaient qu'un détachement envoyé en reconnaissance, donna ses ordres pour la journée même du 18. Retraite d'Andujar ordonnée pour la nuit du 18 au 19. Il ne voulut point ordonné se mettre en route avant la nuit, afin de dérober son mouvement au général Castaños, et d'avoir sur lui sept ou huit heures d'avance. Il aurait pu faire sauter le pont d'Andujar, ce qui aurait retardé la poursuite des Espagnols; mais, craignant d'avertir l'ennemi par une pareille explosion, il se contenta d'obstruer ce pont de telle manière qu'il fallut un certain temps pour le débarrasser, et à la nuit tombante, entre huit et neuf heures du soir, il commença à décamper. Malheureusement il avait, comme nous l'avons dit, une immense quantité de bagages, le nombre des malades ayant singulièrement augmenté par suite de la chaleur et de la mauvaise nourriture. La moitié du corps d'armée était atteinte de la dyssenterie. On n'avait admis aux hôpitaux que les plus affaiblis, et on avait retenu dans les rangs une quantité d'hommes qui pouvaient à peine porter leurs armes. Marche de l'armée d'Andujar à Baylen. On plaça sur des voitures les plus malades entre les malades, et cinq à six cents hommes qu'on n'avait pas le moyen de transporter suivirent les bagages à pied, maigres, pâles, faisant pitié à voir. La chaleur n'avait jamais été plus étouffante; elle passait 40 degrés. Les plus vieux Espagnols ne se rappelaient pas en avoir éprouvé de pareille. Le soir donc on partit accablé par la chaleur de la journée, hommes et chevaux respirant à peine, et se mouvant dans une atmosphère de feu, quoique le soleil eût disparu de l'horizon. L'armée n'avait pas eu sa ration entière. Le soldat se mettait en route ayant faim, ayant soif, et fort attristé par une retraite qui ne dénotait pas que les affaires fussent en bonne situation.
Il fallait bien veiller à ses derrières, car le général Castaños, mieux servi que le général Dupont, pouvait recevoir d'Andujar même l'avis de la retraite des Français, et se mettre à leur poursuite. Aussi le général Dupont ne plaça-t-il en tête de ses bagages qu'une brigade d'infanterie, la brigade Chabert, celle qui était en arrière et à droite du pont; cette brigade se trouvait la moins rapprochée de l'ennemi, et son départ devait être moins remarqué. Elle s'écoula silencieusement, de droite à gauche, par derrière Andujar, et forma la tête de la colonne. Elle se composait de trois bataillons de la quatrième légion de réserve et d'un bataillon suisse-français (régiment Freuler), régiment sûr, parce qu'il était depuis long-temps au service de France. Une batterie de six pièces de 4 et un escadron accompagnaient cette brigade, forte d'environ 2,800 hommes. Puis venaient les bagages, couvrant deux à trois lieues de terrain. Les Suisses-Espagnols (régiments de Preux et Reding) marchaient après les bagages, réduits par la désertion à environ 1,600. Ils étaient suivis de la brigade Pannetier, composée de deux bataillons de la troisième légion de réserve, et de deux bataillons de la garde de Paris, formant 2,800 hommes environ. Enfin la cavalerie, consistant en deux régiments de dragons, deux de chasseurs et un escadron de cuirassiers, réduite de 2,400 cavaliers à 1,800, fermait la marche avec les marins de la garde et le reste de l'artillerie. Ce corps d'armée, qui était de plus de 10 mille Français et 2,400 Suisses en partant de Tolède, de 8,600 Français et 2 mille Suisses en quittant Cordoue, ne comptait guère, en sortant d'Andujar, que 7,800 Français et 1,600 Suisses, en tout 9,400 hommes. Outre leur petit nombre, ils étaient coupés par les bagages en deux masses, dont l'une, celle qui marchait en tête, était de beaucoup la plus faible, et celle qui formait l'arrière-garde de beaucoup la plus forte par le nombre et la qualité des troupes. Le général, comme on vient de le voir, l'avait réglé ainsi, parce que, craignant d'être poursuivi, il voyait le danger en arrière et non en avant.
On chemina toute la nuit au milieu de cette chaleur qu'aucun souffle d'air ne vint diminuer, et à travers un nuage de poussière soulevé par les colonnes en marche. Les chevaux, épuisés, ruisselant de sueur, n'avalaient que de la poussière au lieu d'air quand ils respiraient. Jamais plus triste nuit ne précéda un jour plus affreux.
Arrivée vers trois heures du matin, le 19, sur les bords du Rumblar.
Vers trois heures, on atteignit les bords du Rumblar. Ce torrent, quand il contient des eaux, les roule entre des rochers escarpés, et dans un ravin profond. Un petit pont jeté sur son lit conduit d'un bord à l'autre. Les soldats en arrivant voulurent s'y désaltérer, mais il était complétement desséché. Il fallut continuer. Le pont franchi, la route s'élève à travers des hauteurs couvertes d'oliviers. C'est là que se tenaient ordinairement les avant-postes de la division française chargée de garder Baylen, qui n'est qu'à trois quarts de lieue du Rumblar. (Voir la carte no 44.) Au lieu des Français, ce sont les Espagnols que l'on rencontre en avant de Baylen. Au lieu des avant-postes du général Vedel, on aperçut, à la clarté du jour qui commençait à luire, des postes espagnols, et on reçut une décharge de mousqueterie. Sur-le-champ l'avant-garde du général Chabert se mit en défense, et riposta au feu de l'ennemi. La route, encaissée entre des hauteurs, était barrée par plusieurs bataillons espagnols rangés en colonne serrée. Si ces bataillons avaient défendu les bords du Rumblar, nous n'aurions certainement pas pu le franchir. Ils formaient l'avant-garde des généraux Reding et Coupigny, lesquels, conformément au plan adopté par l'état-major espagnol, avaient passé le bac de Menjibar dans la journée du 18, avaient marché immédiatement sur Baylen, l'avaient trouvé abandonné, et s'y étaient établis. Ils avaient dans la soirée placé plusieurs bataillons en colonne serrée sur la route d'Andujar, et c'étaient ceux que nous rencontrions le 19 au matin sur nos pas, nous barrant le chemin de Baylen.
L'avant-garde française se mit aussitôt en défense sur la gauche de la route et dans les oliviers. Elle se composait d'un bataillon de la brigade Chabert, de quatre compagnies de voltigeurs et grenadiers, d'un escadron de chasseurs et de deux pièces de 4. Elle commença un feu de tirailleurs fort vif, tandis qu'un aide de camp allait au galop chercher les trois autres bataillons du général Chabert, le reste de son artillerie, et la brigade des chasseurs. En attendant ce renfort, l'avant-garde fit de son mieux, tirailla pendant une heure ou deux, tua beaucoup de monde aux Espagnols, en perdit beaucoup aussi, et réussit à se soutenir. Enfin, vers cinq heures du matin, le soleil étant déjà fort élevé sur l'horizon, le reste de la brigade Chabert arriva. Les soldats de cette brigade, quoique essoufflés, n'ayant pu ni reprendre haleine ni se désaltérer, chargèrent à fond les bataillons espagnols, soit en tête, soit en flanc, et les obligèrent à abandonner cette route encaissée pour se replier sur leur corps de bataille. On parvint ainsi à l'entrée d'une petite plaine ondulée, bordée à droite et à gauche par des hauteurs couvertes d'oliviers, terminée au fond par le bourg de Baylen. L'armée, après avoir débusqué les avant-postes espagnols, débouche dans la plaine de Baylen. L'armée espagnole de Reding et Coupigny, forte de 18 mille hommes, ayant sur son front une artillerie redoutable par le nombre et le calibre de ses bouches à feu, se présentait en bataille sur trois lignes. Elle allait se mettre en marche pour Andujar afin de nous prendre par derrière, tandis que le général Castaños nous attaquerait de front, lorsque notre avant-garde l'avait arrêtée dans ce mouvement.
Premier engagement entre l'armée espagnole et la brigade Chabert.
À peine avions-nous refoulé les bataillons espagnols qui obstruaient la route, et débouché dans cette plaine, que l'artillerie des Espagnols vomit sur nos troupes un horrible feu de boulets et de mitraille. Sur-le-champ le général Chabert fit placer ses six pièces de 4 en batterie. Mais elles n'avaient pas plutôt tiré quelques coups qu'elles furent démontées et mises hors de service. Que pouvaient en effet six pièces de 4 contre plus de vingt-quatre pièces de 12 bien servies? Arrivée tardive du reste de l'armée française. Vers huit heures du matin, quand ce combat durait déjà depuis quatre heures, survinrent le reste de l'artillerie, la cavalerie et la brigade suisse composée des régiments de Preux et Reding. La brigade Pannetier, qui fermait la marche avec les marins de la garde, eut ordre, à son arrivée, de s'établir en arrière-garde au petit pont du Rumblar, de manière à en interdire le passage aux troupes du général Castaños si, par hasard, celui-ci était à la poursuite de l'armée. C'était un nouveau malheur, après tant d'autres, de ne pas jeter en masse tout ce qu'on avait de forces pour faire une trouée sur Baylen, et rejoindre ainsi les divisions Vedel et Dufour.