Le départ de Ferdinand VII, suivi du départ de Charles IV, puis de celui des infants, avait clairement révélé l'intention de Napoléon, et le peuple de Madrid, n'y tenant plus, se souleva le 2 mai, comme on l'a vu au livre précédent. Il s'insurgea, se fit sabrer par Murat, mais eut l'indicible satisfaction d'égorger quelques Français tombés isolément sous ses coups. En un clin d'œil la nouvelle répandue dans l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, allait y faire éclater l'incendie qui couvait sourdement, quand la prompte et terrible répression exercée par Murat glaça ces provinces de terreur, et les contint pour quelque temps. Tous les visages redevinrent mornes et silencieux, mais empreints d'une haine profonde. On s'arrêta sous une main menaçante, mais le récit exagéré du sang versé à Madrid, le détail des événements de Bayonne propagé par la correspondance des couvents, accroissaient à chaque instant la secrète fureur qui régnait dans les âmes, et préparaient une nouvelle explosion, tellement soudaine, tellement universelle, qu'aucun coup, même frappé à propos, ne pourrait la prévenir. Toutefois, si Napoléon, prenant plus au sérieux cette grave entreprise, avait eu partout une force suffisante, si au lieu de 80 mille conscrits, il avait eu 150 mille vieux soldats contenant à la fois Saragosse, Valence, Carthagène, Grenade, Séville, Badajoz, comme on contenait Madrid, Burgos, Barcelone; si Murat présent, et en santé, se fût montré partout, peut-être aurait-on pu empêcher l'incendie de se propager, en admettant qu'il soit donné à la force matérielle de prévaloir contre la force morale, surtout lorsque celle-ci est fortement excitée. Malheureusement, tandis que le maréchal Moncey avec 20 mille jeunes soldats occupait la gauche de la capitale, depuis Aranda jusqu'à Chamartin; tandis que le général Dupont avec 18 mille en occupait la droite, de Ségovie à l'Escurial; tandis que le maréchal Bessières avec environ 15 mille occupait la Vieille-Castille, et le général Duhesme la Catalogne avec 10 mille[1] (voir la carte no 43), en arrière les Asturies, à droite la Galice, à gauche l'Aragon, en avant l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, Valence, restaient libres, et n'étaient contenus que par les autorités espagnoles, désirant sans doute le maintien de l'ordre, mais navrées de douleur, et servies par une armée qui partageait tous les sentiments du peuple. Il était bien évident qu'elles ne déploieraient pas une grande énergie pour réprimer une insurrection avec laquelle elles sympathisaient secrètement. Cependant, sous l'impression du 2 mai, et dans l'attente de ce qui se passerait définitivement à Bayonne, on se contenait encore, mais avec tous les signes d'une anxiété extraordinaire, et d'une violente passion près d éclater.

Faux bruits répandus pour exciter les imaginations.

Dans cette situation, l'imagination populaire, vivement éveillée, accueillait les bruits les plus étranges. Les voyages forcés à Bayonne en étaient surtout le texte. Les principaux personnages devaient, disait-on, après la famille royale, être conduits dans cette ville, devenue le gouffre où allait s'engloutir tout ce que l'Espagne avait de plus illustre. Après la royauté, après les grands, viendrait le tour de l'armée. Elle devait, régiment par régiment, être menée à Bayonne, de Bayonne sur les rives de l'Océan, où se trouvaient déjà les troupes du marquis de La Romana, et périr dans quelque guerre lointaine pour la grandeur du tyran du monde. Ce n'était pas tout: la population entière devait être enlevée au moyen d'une conscription générale, qui frapperait la Péninsule comme elle frappait la France, et on verrait la fleur de la nation espagnole sacrifiée aux atroces projets du nouvel Attila. On débitait à ce propos les plus singuliers détails. Des quantités considérables de menottes avaient été fabriquées, disait-on, et transportées dans les caissons de l'armée française, afin d'emmener pieds et poings liés les malheureux conscrits espagnols. On affirmait les avoir vues et touchées. Il y en avait notamment des milliers déposées dans les arsenaux du Ferrol, où cependant n'avait paru ni un bataillon ni un caisson de l'armée française, mais où l'on travaillait beaucoup, par ordre de Napoléon, à la restauration de la marine espagnole, et où l'on préparait une expédition pour mettre les riches colonies de la Plata à l'abri des attaques de l'Angleterre. À ces bruits s'en joignaient une foule d'autres de même valeur. On allait, disait-on encore, sous un roi français obliger tout le monde à parler et à écrire le français. Une nuée d'employés français accompagneraient ce roi, et s'approprieraient tous les emplois.

La première et la plus grave conséquence de ces bruits fut de faire déserter l'armée espagnole presque tout entière, par la crainte d'être violemment transportée en France. À Madrid, on vit chaque nuit jusqu'à deux et trois cents hommes déserter à la fois. Désertion générale de l'armée espagnole. Les soldats s'en allaient sans leurs officiers, quelquefois même avec eux, emportant armes, bagages, matériel de guerre. Les gardes du corps qui étaient à l'Escurial disparurent ainsi peu à peu, au point qu'après quelques jours il n'en restait plus un seul. Cette désertion se manifesta, non-seulement à Madrid, mais à Barcelone, à Burgos, à la Corogne. Généralement les soldats déserteurs fuyaient soit vers le midi, soit vers les provinces dont l'agitation et l'éloignement faisaient un asile plus sûr pour les fugitifs. Ceux de Barcelone fuyaient vers Tortose et Valence. Ceux de la Vieille-Castille gagnaient l'Aragon et Saragosse, contrée réputée invincible chez les Espagnols. Ceux de la Corogne allaient rejoindre le général Taranco, placé avec un corps de troupes au nord du Portugal. Ceux de la Nouvelle-Castille se jetaient partie à gauche vers Guadalaxara et Cuenca, où ils avaient Saragosse et Valence pour retraite, partie à droite vers Talavera, où ils avaient l'asile assuré et impénétrable de l'Estrémadure. Les généraux espagnols, habitués à la subordination, rendaient compte de cette désertion effrayante, qui les laissait sans aucun moyen de maintenir l'ordre, quel que fût le souverain définitivement imposé à la malheureuse Espagne.

Les troupes du midi, celles de l'Andalousie notamment, où l'on était le plus loin possible des Français, et où l'on aurait voulu aller si on n'y avait pas été, demeuraient seules compactes et unies; et c'étaient par malheur pour nous les plus nombreuses, car il y avait, outre le camp de Saint-Roque devant Gibraltar, fort de 9 mille hommes, la garnison de Cadix, qu'on maintenait considérable en tout temps; puis enfin la division du général Solano, marquis del Socorro, destiné d'abord à occuper le Portugal, rapproché plus tard de Madrid, et renvoyé dernièrement en Andalousie, dont il était capitaine général. Ces troupes, avec celles du camp de Saint-Roque que commandait le général Castaños, ne s'élevaient pas à moins de 25 mille hommes, et c'étaient les seules qui ne fussent pas portées à la désertion. Il fallait y ajouter les troupes suisses engagées depuis long-temps au service d'Espagne. Les deux régiments suisses de Preux et de Reding avaient été, par ordre même de Napoléon, réunis à Talavera, pour être joints à la première division du général Dupont, qui devait occuper Cadix, où se trouvait, comme on sait, une flotte française. Les trois régiments suisses stationnés à Tarragone, Carthagène et Malaga, avaient été, également par son ordre, dirigés sur Grenade, où le général Dupont devait les recueillir en passant. Napoléon pensait qu'en les plaçant, comme il disait, dans un courant d'opinion française, ils serviraient la cause de la nouvelle royauté, et non celle de l'ancienne. Malheureusement toutes ses vues devaient être déjouées par le mouvement qui entraînait les cœurs. Dispositions des autorités espagnoles. Les autorités militaires espagnoles, quoiqu'elles regrettassent peu, ainsi que les classes éclairées, le gouvernement incapable et corrompu qui venait de finir, étaient indignées aussi des événements de Bayonne, et auraient volontiers déserté avec leurs soldats vers les provinces inaccessibles aux Français. Fâcheuse conséquence de la maladie de Murat. Murat seul, qui avait sur elles un certain ascendant, aurait pu les maintenir dans le devoir; mais, atteint d'une fièvre violente, affaibli, épuisé, pouvant à peine supporter qu'on lui parlât d'affaires, souffrant au seul bruit du pas de ses officiers, il avait pris en aversion le pays où il n'était plus appelé à régner, lui attribuait sa fin qu'il croyait prochaine, demandait sa femme et ses enfants avec des cris douloureux, et voulait qu'on le laissât partir immédiatement. Il fallait retenir cet homme héroïque, devenu tout à coup faible comme un enfant, le retenir malgré lui, jusqu'à l'arrivée de Joseph, de crainte que, lui parti, le fantôme d'autorité dont on se servait pour tout ordonner en son nom ne disparût complétement. Les Espagnols, avertis de l'état de Murat qu'on avait transporté à la campagne, et qu'on ne montrait plus, voyaient dans sa maladie une punition du ciel, que du reste ils auraient voulu voir tomber, non sur Murat, qu'ils plaignaient plus qu'ils ne le détestaient, mais sur Napoléon, devenu désormais l'objet de leur haine inexorable. Il y en avait qui allaient jusqu'à dire que c'était Napoléon lui-même qui, pour enfouir dans la tombe le secret de ses machinations abominables, avait fait empoisonner Murat. Ainsi divague, invente, sans souci de la vérité et même de la vraisemblance, l'imagination populaire une fois qu'elle est émue et excitée!

L'anxiété à Madrid était si grande, que le moindre bruit dans une rue, que le pas d'un piquet de cavalerie sur une place publique, suffisaient pour attirer la population en masse. Dans chaque ville on se pressait à l'arrivée du courrier pour recueillir les nouvelles, et on restait assemblé des heures entières pour en disserter. Le peuple, les bourgeois, les grands, les prêtres, les moines, mêlés ensemble avec la familiarité ordinaire à la nation espagnole, s'occupaient sans cesse des événements politiques dans les lieux publics. Partout la curiosité, l'attente, la colère, la haine, agitaient les cœurs, et il ne fallait plus qu'une légère étincelle pour allumer un vaste incendie.

Publication des abdications arrachées à Charles IV et à Ferdinand VII.

Effet soudain de cette publication.

Tel était donc l'état des esprits lorsque se répandit tout à coup la nouvelle de la double abdication arrachée à Charles IV et à Ferdinand VII. On venait de la publier dans la Gazette de Madrid du 20 mai, à la suite de la manifestation imposée au conseil de Castille en faveur de Joseph. Cette nouvelle n'avait assurément rien d'imprévu, puisque par une foule d'émissaires on avait su que Ferdinand VII était à Bayonne, prisonnier, et exposé aux obsessions les plus menaçantes pour qu'il cédât sa couronne à la famille Bonaparte. Mais la connaissance officielle du sacrifice arraché à la faiblesse du père et à la captivité du fils, agit sur le sentiment public avec une violence inexprimable. On fut profondément indigné de l'acte en lui-même, et cruellement offensé de sa forme dérisoire. L'effet fut instantané, général, immense.

Insurrection des Asturies.