C'est dans cet état que survint la nouvelle du désastre de Baylen, de l'évacuation de Madrid, et de la retraite générale sur l'Èbre. Nos généraux et nos soldats éprouvèrent un amer déplaisir de voir tant de sang inutilement répandu, et une proie sur laquelle ils s'étaient acharnés près de leur échapper. Le corps de Saragosse devant former, à Tudela, sur l'Èbre, la gauche de la nouvelle position que l'armée française allait occuper en Espagne, on achemina d'abord les blessés, puis la portion de l'artillerie qu'on pouvait transporter, on encloua le reste, et on se mit en marche, le chagrin dans le cœur, la tristesse sur le visage, humilié au dernier point de reculer devant des soldats qu'on n'était pas parvenu à considérer beaucoup, malgré l'obstination déployée dans les rues de Saragosse par des paysans et des moines. Retraite du corps d'armée de l'Aragon sur Tudela. On revint environ 16 mille hommes sur Tudela, les uns anciennement, les autres récemment aguerris, mais tous en rase campagne capables de battre trois ou quatre fois plus d'Espagnols qu'ils ne comptaient d'hommes dans leurs rangs.
Opérations en Catalogne.
En Catalogne, on avait été obligé de s'enfermer dans les murs de Barcelone. Le général Duhesme, ayant d'abord essayé de comprimer l'insurrection au midi de cette province pour pouvoir communiquer avec Valence, mais n'ayant plus à s'inquiéter de ce qui se passait de ce côté depuis la retraite du maréchal Moncey, avait alors tenté d'agir au nord, afin de maintenir ses communications avec la France, et de donner la main à la colonne du général Reille. Il était sorti à la tête de la principale partie de ses forces par Mataro et Hostalrich sur Girone, avec le projet de s'emparer de cette dernière place, l'une des plus importantes de la Catalogne, que les Français avaient eu le tort de ne pas occuper. Arrivé à Mataro, il s'était vu dans la nécessité de prendre cette petite ville d'assaut, et de la livrer à la fureur du soldat, chaque jour plus exaspéré de la guerre barbare qu'on lui faisait. De Mataro il avait marché sur Girone, qu'il avait espéré surprendre et enlever par l'escalade. Ses grenadiers armés d'échelles avaient déjà gravi l'enceinte de la ville et allaient y pénétrer, lorsqu'ils avaient été repoussés par le peuple mêlé aux soldats et aux moines. Privé de grosse artillerie, et désespérant d'emporter cette place de vive force, le général Duhesme était rentré dans Barcelone, forcé de combattre sans cesse sur la route, et réduit à saccager des villages pour venger l'assassinat de ses soldats. Il ne lui avait pas été possible pendant cette incursion de communiquer avec le général Reille, qui s'était porté de son côté jusqu'à Figuières, sans réussir à s'avancer au delà. Tout ce qu'avait pu ce dernier, ç'avait été de ravitailler le fort de Figuières, occupé par une petite garnison française, et d'y déposer des vivres et des munitions en suffisante quantité. Mais chaque fois qu'il avait voulu pousser plus loin, il avait été assailli de toutes parts par de hardis miquelets, déjouant par leur vitesse et leur adresse à tirer le courage de nos jeunes soldats, qui ne savaient guère courir après des montagnards habitués à chasser le chamois[10]. Le général Reille avait ainsi éprouvé beaucoup de pertes sans utilité, et, informé de la rentrée du général Duhesme à Barcelone, il s'était borné à garder la frontière, attendant, avant de rien tenter, de nouveaux moyens et de nouveaux ordres.
Situation générale des Français en Espagne au mois d'août 1808.
Telle était notre situation au mois d'août 1808, dans cette Espagne que nous avions si rapidement envahie, et que nous avions crue si facile à conquérir. Nous en avions perdu tout le midi, après y avoir laissé l'une de nos armées prisonnière. Sous l'impression de cet échec, nous avions abandonné Madrid, interrompu le siége presque achevé de Saragosse, et rétrogradé jusqu'à l'Èbre; et le seul de nos corps qui n'eût pas évacué la province qu'il était chargé d'occuper, celui de Catalogne, était enfermé dans Barcelone, bloqué sur terre par d'innombrables miquelets, sur mer par la marine britannique, arrivant en toute hâte de Gibraltar au bruit de l'insurrection espagnole.
Événements de Portugal.
Restait au fond de la Péninsule une armée française, sur le sort de laquelle il était permis de concevoir de bien graves inquiétudes: c'était celle du général Junot, paisiblement établie en Portugal avant la commotion terrible qui venait d'ébranler si profondément toute l'Espagne. On n'en recevait aucune nouvelle, et on ne pouvait lui en faire parvenir aucune, l'Andalousie et l'Estrémadure insurgées au midi, la Galice et le royaume de Léon insurgés au nord, interceptant toutes les communications.
La commotion de l'Espagne communiquée au Portugal.
Dès que l'insurrection du mois de mai avait éclaté, les Espagnols, suivant leur coutume, annonçant la victoire avant de l'avoir remportée, n'avaient pas manqué, par la Galice et par l'Estrémadure, de remplir le Portugal de nouvelles sinistres pour l'armée française. Les juntes avaient écrit à tous les corps espagnols pour les engager à déserter en masse, et à venir se joindre à l'insurrection. Le général Junot, bientôt informé confusément de ce qui se passait en Espagne, sans en savoir tous les détails, avait senti la nécessité de prendre de sévères précautions contre les troupes espagnoles qu'on lui avait envoyées pour le seconder, et qui, loin de lui apporter aucun secours, devenaient, dans l'état présent des choses, la principale de ses difficultés. Désarmement par les Français des troupes espagnoles du Portugal. Il avait, près de Lisbonne, la division Caraffa, de trois ou quatre mille hommes, chargée de l'aider à soumettre l'Alentejo. Il l'entoura à l'improviste par une division française, et, se fondant sur les circonstances, il la somma de déposer les armes, ce qu'elle fit en frémissant. Cependant, quelques centaines de fantassins et de cavaliers parvinrent à s'enfuir, à travers l'Alentejo, vers l'Estrémadure espagnole. Un régiment français de dragons lancé à leur poursuite en reprit quelques-uns. Les autres réussirent à gagner Badajoz.