Embarquement de l'armée française et son retour en France.
Cet arrangement était aussi honorable qu'on pouvait le désirer pour l'armée française, car elle était sauvée tout entière, et remise en état de reprendre dans un mois les armes contre l'Espagne. Les Anglais étaient incapables d'imiter les Espagnols et de violer la convention de Cintra, comme ceux-ci avaient violé la capitulation de Baylen. En effet, ils réunirent à l'embouchure du Tage les nombreuses flottilles qui venaient de débarquer trente mille de leurs soldats sur les côtes du Portugal, et les préparèrent à porter les 22 mille Français restant des 26 mille qui avaient suivi le général Junot. Ils les prirent à leur bord dans les premiers jours de septembre, pour les déposer fidèlement sur les côtes de la Saintonge et de la Bretagne.
Ainsi, dès la fin d'août, toute la Péninsule, envahie si facilement en février et mars, était évacuée jusqu'à l'Èbre. Deux armées françaises avaient capitulé, l'une honorablement, l'autre d'une façon humiliante, et les autres n'occupaient plus sur l'Èbre que le débouché des Pyrénées. Triste conclusion de l'entreprise d'Espagne. Des 130 mille hommes qui avaient franchi les Pyrénées, il n'y en avait pas 60 mille sous les armes, quoiqu'il en restât quatre-vingt, sans compter, il est vrai, les 22 mille qui naviguaient sous pavillon britannique pour rentrer en France. Telle était la récompense d'une entreprise tentée avec des troupes inaguerries et trop peu nombreuses, préparée de plus par une politique fourbe et inique. Nous avions perdu en un instant notre renom de loyauté, le prestige de notre invincibilité, et l'Europe pouvait être autorisée à croire pour le moment que l'armée française était déchue de sa supériorité. Il n'en était rien pourtant, et cette héroïque armée allait prouver encore en cent combats qu'elle était toujours la même.
Insurrection des colonies espagnoles.
Pour comble de confusion, ces riches colonies espagnoles, qui occupaient tant de place dans les immenses projets de Napoléon, nous échappaient de toutes parts. Le Mexique, le vaste continent du Sud, depuis le Pérou jusqu'aux bouches de la Plata, s'insurgeaient au bruit des événements de Bayonne, ouvraient leurs ports aux Anglais, et embrassaient la cause de la dynastie prisonnière.
Désespoir de Joseph et son désir de retourner à Naples.
Ainsi, toutes les combinaisons de Napoléon échouaient à la fois devant l'indignation d'une nation trompée et exaspérée. Il ne manquait donc rien au châtiment dû à sa faute, rien assurément, car son frère lui-même, effrayé de la tâche qu'il s'était imposée, regrettant profondément le doux et paisible royaume de Naples, lui écrivit le 9 août, des bords de l'Èbre, une lettre désespérée, qui fut sans doute pour lui le plus cruel des reproches.—J'ai tout le monde contre moi, lui disait-il, tout le monde sans exception. Les hautes classes elles-mêmes, d'abord incertaines, ont fini par suivre le mouvement des classes inférieures. Il ne me reste pas un seul Espagnol qui soit attaché à ma cause. Philippe V n'avait qu'un compétiteur à vaincre; moi, j'ai une nation tout entière. Comme général, mon rôle serait supportable et même facile, car, avec un détachement de vos vieilles troupes, je vaincrais les Espagnols; mais comme roi, mon rôle est insoutenable, puisque, pour soumettre mes sujets, il me faut en égorger une partie. Je renonce donc à régner sur un peuple qui ne veut pas de moi. Cependant, je désire ne pas me retirer en vaincu. Envoyez-moi une de vos vieilles armées; je rentrerai à sa tête dans Madrid, et là je traiterai avec les Espagnols. Si vous le voulez, je leur rendrai Ferdinand VII en votre nom, mais en leur retenant une partie de leur territoire jusqu'à l'Èbre, car la France victorieuse aura le droit de faire payer sa victoire. Elle obtiendra ainsi le prix de ses efforts, de son sang versé, et moi je vous redemanderai le trône de Naples. Le prince auquel vous le destinez n'en a pas encore pris possession. Je suis, d'ailleurs, votre frère, votre propre sang; la justice et la parenté veulent que j'aie la préférence, et j'irai alors continuer, au milieu du calme qui convient à mes goûts, le bonheur d'un peuple qui consent à être heureux par mes soins.—Telle est la substance de ce que Joseph écrivait des bords de l'Èbre à Napoléon. Aucun jugement ne pouvait être plus sévère et plus juste, que celui qui résultait de ce langage d'un roi désespéré, réduit à régner malgré lui sur un peuple en révolte. Napoléon le comprit, et prouva, par la réponse qu'on lira plus tard, à quel point il avait senti la dureté involontaire de ce jugement porté par son propre frère.
FIN DU LIVRE TRENTE ET UNIÈME.