À Saint-Pétersbourg, le parti hostile à la politique de l'alliance, fort joyeux des difficultés que la France rencontrait en Espagne, faisant argument de celles que la Russie rencontrait en Finlande, et déplorant avec affectation les souffrances du commerce russe, blâmait amèrement l'entrevue d'Erfurt. Opposition à Saint-Pétersbourg à l'entrevue d'Erfurt. Après les indignités de Bayonne, disait ce parti, aller si loin en visiter l'auteur, s'aboucher avec lui, sans doute pour ratifier tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il ferait encore, était une conduite peu honorable. Le représentant de l'Autriche surtout s'était permis à cet égard des libertés de langage qu'il avait fallu réprimer. La cour de l'impératrice mère ne s'était contenue qu'à moitié, mais s'était contenue, devant l'expression formelle de la volonté d'Alexandre. Cependant au dernier moment l'impératrice mère, éclatant à la vue des dangers de son fils, auxquels elle semblait croire, avait adressé des reproches violents à M. de Romanzoff, lui disant qu'il conduisait Alexandre à sa perte, et qu'il arriverait peut-être à Erfurt de l'empereur de Russie ce qui était arrivé à Bayonne des malheureux souverains de l'Espagne. Enfin elle n'avait pu s'empêcher d'exprimer ses appréhensions à l'empereur lui-même, qui l'avait rassurée plutôt comme un fils reconnaissant que comme un maître absolu, blessé de ce qu'on jugeât si mal ses démarches et les conséquences qu'elles pouvaient avoir. Des suppositions aussi étranges prouvaient deux choses: l'aveuglement des vieilles cours, et la force que Napoléon avait rendue à leurs préjugés par sa conduite à Bayonne.

Départ de l'empereur Alexandre, et son rapide voyage à travers la Pologne et l'Allemagne.

Alexandre ne tint aucun compte de ces craintes, partit de Saint-Pétersbourg avec son frère et quelques aides de camp (il s'était fait précéder par MM. de Romanzoff et de Caulaincourt), et courut la poste en voyageant avec autant de simplicité que de célérité. Il avait été convenu que Napoléon, étant chez lui à Erfurt, se chargerait des soins matériels de cette grande représentation, et qu'Alexandre n'aurait à y transporter que sa personne et celle de ses officiers. Il voyageait avec une simple calèche, plus vite que les courriers les plus pressés. Il s'arrêta le 18 septembre à Kœnigsberg, parut s'apitoyer beaucoup sur les malheurs de ses anciens alliés, presque réduits à vivre dans l'indigence à l'une des extrémités de leur royaume, et repartit immédiatement pour Weimar.

Partout où il y avait des troupes françaises, un accueil des plus brillants était préparé au jeune czar. Les corps d'armée étaient sous les armes dans leur plus belle tenue, criant: Vive Alexandre! Vive Napoléon! Alexandre les passait en revue, les félicitait de leur aspect militaire qui répondait à leur valeur, et les charmait par sa grâce infinie. Napoléon lui avait envoyé le maréchal Lannes, devenu duc de Montebello, pour le recevoir aux limites de la Confédération du Rhin, lesquelles s'étendaient jusqu'à Bromberg. Alexandre avait comblé de caresses et entièrement séduit ce vieux militaire, qui, quoique fort entêté dans ses sentiments révolutionnaires, n'en était pas moins très-sensible aux témoignages éclatants et mérités qui descendaient sur lui du haut des trônes.

Arrivée de l'empereur Alexandre à Weimar.

Alexandre arriva le 25 septembre à Weimar, voulant résider dans cette cour de famille jusqu'au 27, jour assigné pour la réunion à Erfurt.

Personnages dont Napoléon s'entoure pour aller à Erfurt.

Napoléon de son côté avait quitté Paris, précédé, entouré et suivi de tout ce qu'il y avait de plus grand dans son armée et dans sa cour. M. de Talleyrand était l'un des personnages qu'il avait dépêchés en avant, pour donner au langage, à l'attitude de tout le monde, la direction qu'il lui convenait d'imprimer. Quoique déjà mécontent de quelques propos de M. de Talleyrand sur les affaires d'Espagne, dont celui-ci cherchait à se séparer depuis qu'elles tournaient mal, Napoléon avait voulu l'avoir pour se servir de lui au besoin dans diverses communications délicates, auxquelles M. de Champagny n'était pas propre. Une grande quantité de généraux, de diplomates étaient du voyage. L'Allemagne s'était fait représenter par une foule de princes couronnés. Affluence de princes à Erfurt. Spectacle que présente un moment cette petite ville ecclésiastique. Dès le 26, le roi de Saxe s'était empressé de paraître à Erfurt. Cette petite ville d'Erfurt, ancienne possession d'un prince ecclésiastique, habituée, comme Weimar, et plusieurs autres capitales studieuses de l'Allemagne, à un calme inaltérable, était devenue le lieu le plus animé, le plus brillant, le plus peuplé de soldats, d'officiers, d'équipages, de serviteurs à livrée. On y rencontrait comme de simples promeneurs des rois, des princes, de très-grands seigneurs de l'ancien et du nouveau régime. Napoléon y avait expédié d'avance tout ce qu'il fallait pour cacher sous des plaisirs élégants et magnifiques le sérieux des affaires. Arrivée de Napoléon à Erfurt le 27 septembre. Il y arriva le 27 septembre, à 10 heures du matin. Après avoir reçu les autorités civiles et militaires accourues de tous les environs, puis les diplomates de l'Europe, les potentats de la Confédération du Rhin, le roi de Saxe, il sortit d'Erfurt à cheval, vers le milieu du jour, entouré d'un immense état-major, pour aller à la rencontre de l'empereur Alexandre, qui venait de Weimar en voiture découverte. Première rencontre des deux empereurs sur la route de Weimar à Erfurt. Weimar est à quatre ou cinq lieues d'Erfurt. Napoléon rencontra son allié à deux lieues. En apercevant la voiture qui le transportait, il fit prendre le galop à son cheval comme pour mieux témoigner son empressement. Arrivés l'un près de l'autre, les deux empereurs mirent pied à terre, s'embrassèrent cordialement, et avec tous les signes d'un extrême plaisir à se revoir: plaisir sincère du reste; car, outre qu'ils avaient grand besoin de conférer de leurs affaires, ils se plaisaient réciproquement. Des chevaux avaient été préparés pour Alexandre et sa suite; les deux empereurs rentrèrent donc à cheval, marchant l'un à côté de l'autre, s'entretenant avec une véritable effusion, se demandant des nouvelles de leurs familles, comme si ces familles de même origine s'étaient jadis connues et aimées, charmant enfin par leur aspect les populations accourues des pays environnants, avides de les voir, et heureuses de les trouver si bien d'accord, car c'était pour elles un gage qu'elles ne reverraient plus ces formidables armées qui deux ans auparavant, à la même époque et dans les mêmes lieux, ravageaient leurs belles campagnes.

Emploi de la première journée à Erfurt.

Arrivé à Erfurt, Napoléon présenta à l'empereur Alexandre tous les personnages admis à cette entrevue, en commençant par les rois et princes, et le reconduisit ensuite au palais qu'il lui avait destiné. C'était chez Napoléon qu'on devait dîner tous les jours, puisque c'était lui qui offrait l'hospitalité au souverain du Nord. Le soir, s'assirent autour d'un festin splendide Napoléon, Alexandre, le grand-duc Constantin, le roi de Saxe, le duc de Weimar, le prince Guillaume de Prusse, la foule enfin des princes régnants, des personnages titrés, civils et militaires. La ville fut illuminée, et on assista à une représentation de Cinna, donnée par les acteurs tragiques les plus parfaits que la France ait jamais possédés. La clémence habile du fondateur d'empire désarmant les partis, les rattachant à son pouvoir, était le spectacle par lequel Napoléon voulait que commençassent les représentations de la tragédie française.