| Copie de la lettre écrite par S. M. le roi d'Espagne au maréchal duc de Bellune, le 27 août 1809. | | Faits que le maréchal duc de Bellune oppose à la lettre de S. M. C. |
| «J'ai reçu, M. le duc, votre lettre de Daimiel, du 20, avec lerapport du chef de l'état-major du 1er corps, en date de Talavera,du 10. Vous me proposez d'approuver ce rapport. Rien ne pouvait plusm'étonner, après l'avoir lu, que la proposition que vous me faitesd'approuver une diatribe astucieuse des relations que vous avez euesavec moi depuis la bataille de Medellin jusqu'à celle de Talavera. Ilfaut qu'on vous ait donné une idée bien étrange de mon caractère, ouque vous vous en soyez imposé à vous-même en dénaturant complétementles motifs des procédés que j'ai toujours eus avec vous dans tous lesévénements. Le ton de ce rapport est celui d'un homme qui, mécontentde ne commander que le plus beau corps de l'armée, s'efforcede prouver que s'il eût eu la pensée de toutes les opérations,les affaires eussent été bien; qu'elles ont été mal sous moncommandement, parce qu'il n'a pas plu à l'Empereur de me mettre sousses ordres. Comme vous vous êtes mépris sur la nature des rapports que j'ai eus avec vous, M. le maréchal, vous trouverez toutsimple que je ne vous taise plus aucune vérité. | | Le chef d'état-major du 1er corps de l'armée d'Espagne a rédigéle rapport dont il s'agit d'après le journal qu'il a l'attentionde tenir de toutes les opérations du corps d'armée. Il a tâchéd'y mettre toute l'exactitude qu'un travail de ce genre exige,afin de donner à S. M. C. une connaissance parfaite des mouvementsde ce corps, de ses diverses positions et des motifs qui les ontdéterminées: c'est dans ce seul esprit que ce rapport a été fait.Le chef de l'état-major qui a toujours ignoré les relations quej'avais avec S. M. C. ne pouvait pas les commenter; il ne pouvait parconséquent en faire une diatribe, ni les mettre en comparaison dansle sujet qu'il était chargé de traiter. Il savait d'ailleurs commemoi qu'il écrivait pour le roi seul, et certes le respect profondqu'il lui porte ne peut laisser aucun doute sur la pureté de sesintentions, lorsqu'il s'occupait de ce travail dont l'objet a été defaire connaître à S. M. C. la vérité tout entière. J'ai lu ce rapportavant de l'adresser au roi. Si j'y avais reconnu quelques traits quipussent déceler mes relations avec S. M. ou qui dénaturassent lesprocédés généreux dont elle m'a honoré dans toutes les circonstances,j'aurais supprimé un écrit si contraire à la bienséance et à lagratitude. Si j'y avais reconnu la présomption, la vanité et tousles sentiments que S. M. C. a cru y voir, je me serais bien gardé dele lui adresser, ou bien il faut supposer que j'avais perdu tout àfait la raison pour me livrer ainsi à un excès d'impudence dont onn'aurait pas d'exemple; mais je n'ai pas à me reprocher cet égarement. |
| Le respect que j'ai pour les vertus et la personne de S. M. C. m'engarantira toujours, et j'ai cru lui en donner une nouvelle preuveen lui envoyant cet écrit véridique et purement militaire. Si j'yavais attaché des vues telles que celles qui sont énoncées dans lalettre de S. M. C., ma démence ne se serait pas bornée à les faireconnaître seulement au roi, elle m'eût vraisemblablement engagé àles communiquer à mon gouvernement et à toutes les personnes dont jedésire les suffrages; mais le roi est le seul qui jusqu'à présent aiteu connaissance des détails de la campagne du 1er corps, depuis labataille de Medellin jusques et y compris celle de Talavera. Il n'estdonc guère croyable que j'aie voulu me vanter au roi à son détriment,et que j'aie provoqué son ressentiment dans le dessein de perdre sabienveillance, à laquelle j'ai prouvé plus d'une fois que j'attachaisle plus grand prix. En effet, je ne vois encore rien dans le rapportdu chef de l'état-major qui puisse me faire soupçonner d'une pareilleextravagance, si ce n'est qu'il pèche en plusieurs endroits contreles convenances. Je lui avais ordonné de n'y présenter que des faitsvrais avec les circonstances qui les ont amenés. Telle était monintention, mon seul désir, il a dû s'y conformer. |
| S. M. C veut que je l'aie priée d'approuver ce rapport. Si elle sedonne la peine de relire la lettre que j'ai eu l'honneur delui écrire à ce sujet, elle verra que ma prière n'est relative qu'auxopérations du 1er corps et non au rapport de ces mêmes opérations,et que je désirais qu'elle récompensât de son approbation la conduitedu 1er corps et la mienne. |
| »Je ne parle pas du passage du Tage, des ponts brûlés, etc. | | Je dois regretter que S. M. C. n'ait pas daigné s'expliquer sur lepassage du Tage, qu'elle met au nombre des fautes dont elle m'accuse.Il est probable qu'elle n'improuve cette opération que parce qu'elleignore les causes qui l'ont déterminée. En les lui faisant connaître,j'espère lui prouver qu'au lieu d'avoir mérité ses reproches àce sujet, j'ai rendu à l'armée dans cette occasion le service leplus important. Ainsi, pour mettre S. M. C. à même d'en juger, jevais remonter à l'époque où les Anglais, maîtres de la campagne enPortugal, n'avaient plus rien à craindre du côté de M. le duc deDalmatie. |
| Le 12 mai, je m'étais porté avec le 1er corps d'armée à Alcantara,pour reconnaître et pour chasser une division anglo-portugaise quis'était réunie sur ce point dans le dessein de faire une diversion enfaveur de l'armée espagnole de Cuesta, et de masquer en même temps lemouvement que l'armée anglo-portugaise, sous les ordres de sir ArthurWellesley, se proposait de faire sur Plasencia. J'espérais aussi, enme portant sur Alcantara, avoir des nouvelles positives de M. le ducde Dalmatie, dont on annonçait la retraite depuis plusieurs jours. Ilétait intéressant de connaître la véritable situation de M. le ducde Dalmatie. Deux motifs me conduisaient donc à Alcantara, celui dechasser les ennemis de cette ville et celui de connaîtrel'état de nos affaires en Portugal. J'ai eu lieu de me louer d'avoirpris ce parti. Il en est résulté des avantages que l'on n'a pas assezappréciés. |
| La division anglo-portugaise, chassée d'Alcantara par nos troupesjusqu'au delà des frontières du Portugal, ne pouvait plus s'opposeraux courses que notre cavalerie devait faire dans ce pays pourdemander les nouvelles que je désirais avoir. Elle les fit, etme rapporta la confirmation des bruits qui s'étaient répandus dela retraite de M. le duc de Dalmatie, avec l'avis qu'un corps del'armée de sir Arthur Wellesley marchait vers l'Espagne pour agircontre le 1er corps, de concert avec l'armée de Cuesta. Cet avis,répété par tous les habitants du pays, ne laissant plus de doutesur sa véracité, j'ai eu l'honneur de le transmettre à S. M. C. parma lettre du 21 mai à M. le maréchal Jourdan, major général. Cemouvement combiné des ennemis exigeait nécessairement une sérieuseattention. Mais pour en faire connaître l'importance, il convientque je la démontre comme je l'ai sentie alors et comme les derniersévénements l'ont prouvée. |
| L'armée anglo-portugaise n'ayant plus rien à craindre de l'arméeaux ordres de M. le duc de Dalmatie, pouvait se porter sur le1er corps par Alcantara, et l'attaquer en même temps que l'arméede Cuesta, passant la Guadiana, marcherait également à lui dansle même dessein. Ces deux armées pouvaient aussi combiner leursmouvements contre le 1er corps, de manière à lui fermer la seulecommunication qu'il eût, celle d'Almaraz, et l'attaquer ensuiteavec des forces trois fois supérieures à la sienne, cequi l'aurait mis dans la situation la plus fâcheuse. Voyons si larésolution que j'ai prise pour l'en garantir a été judicieuse. |
| Le cas où il se trouvait était déjà critique, et la pénurie dessubsistances y ajoutait beaucoup. Le pays était épuisé, on avaitdes peines infinies à y faire vivre très-médiocrement le soldat;il fallait néanmoins s'y maintenir, et attendre avant de prendreun parti que les ennemis fissent mieux connaître leurs projets. Jeme bornai donc à établir le 1er corps à Torremocha, qui est lepoint d'où je pouvais observer les armées combinées pour agir selonles circonstances. J'envoyai en même temps, d'après les ordres duroi, à Almaraz la division allemande aux ordres du général Leval,qui jusque-là avait suivi le 1er corps. Cette disposition étaitnécessaire; car le pont de bateaux que nous avions sur le Tagecourait les risques d'être détruit, quoiqu'il fût couvert par desouvrages que j'y avais fait construire, et gardé par deux centshommes d'infanterie que j'y avais établis. Les insurgés nombreux deTietar étaient en armes. De gros détachements de l'armée ennemiede Portugal se montraient à Plasencia, et communiquaient avecles insurgés. Deux marches pouvaient les conduire réunis au pontde bateaux, et sa destruction, qui résultait infailliblement dece mouvement, menait à des conséquences infinies et extrêmementdangereuses. La présence de la division allemande sur ce point nousen a préservés, et la sollicitude du roi à ce sujet prouve déjà queS. M. C. n'était pas sans inquiétude sur la situation du 1ercorps. |
| Les dispositions dont je viens de parler ont été faitesle 20 mai, époque à laquelle je me trouvai à Torremocha de retourd'Alcantara. Ainsi placé, j'observais l'armée anglo-portugaise sur larive droite du Tage par le général Leval, sur la rive gauche par lespartis que j'avais sur Alcantara, et je voyais l'armée de Cuesta parles partis que je tenais sur la Guadiana. Je m'occupais en même tempsdes subsistances nécessaires à la troupe, et ce travail n'était pasle moins pénible. |
| Quinze jours s'écoulèrent ainsi sans que l'ennemi se montrât; maisses projets commencèrent à se développer dans les premiers joursde juin. Le général Leval m'apprit que les Anglo-Portugais seréunissaient à Plasencia, et que les insurgés du Tietar prenaientchaque jour plus de consistance. Les partis que j'avais sur Alcantaraconfirmaient ces nouvelles, dont je profitais pour redoublerd'attention et de vigilance. Le général Leval instruisait S. M. C. detout ce qu'il apprenait. Le moment approchait où il fallait de toutenécessité se décider à prendre l'offensive sur les ennemis, ou à sereployer derrière le Tage pour éviter d'être compromis. |
| Mais l'un et l'autre de ces partis présentaient des inconvénients.Comment en effet se porter en avant sur la Guadiana pour attaquerl'armée de Cuesta, sans craindre l'armée anglo-portugaise prête àmarcher sur le 1er corps, et à lui fermer le seul passage qu'ileût pour se retirer en cas de besoin? Comment aussi se reployerderrière le Tage sans encourager les insurgés, et doubler parconséquent leurs forces contre nous? Je restai indécis entreces deux questions jusqu'au 10 juin, que, pressé par lacirconstance sérieuse où je me trouvais, j'eus l'honneur d'instruirele roi de l'embarras où j'étais, et de lui demander ses ordres. |
| Déjà S. M. C. était instruite du mouvement que faisaient les ennemisderrière le Tietar; elle savait également que le 1er corps d'arméen'existait sur la rive gauche du Tage qu'avec de très-grandesdifficultés, et avant d'avoir reçu ma lettre du 10 juin, elle m'avaitfait expédier l'ordre de me reployer sur Almaraz, et de là aller àPlasencia, pour y faire vivre les troupes. Cet ordre est daté du...juin, et signé de M. le maréchal Jourdan. Je me mis aussitôt à mêmede l'exécuter, et le 14 juin le 1er corps se mit en marche poursa nouvelle destination. Quel est donc le motif qui a porté S. M. C.à blâmer ce mouvement? Si les raisons que je viens de donner pourle justifier ne suffisent pas, je ferai connaître bientôt combienil était nécessaire, et que le roi doit se féliciter de l'avoirautorisé. Mais avant d'entrer dans ces détails, il convient derendre compte de la conduite que j'ai tenue relativement au pont debateaux que je suis accusé d'avoir fait détruire mal à propos. Le1er corps arrivé le ... juin sur la rive gauche du Tage, et devantcontinuer sa marche sur Plasencia, conformément à l'ordre du ...juin, il ne pouvait se rendre à cette destination qu'autant qu'onlui préparerait un passage sur le Tietar, qui, à cette époque, étaitconsidérablement grossi par la fonte des neiges. Il a donc fallutransporter sur ce torrent les quinze bateaux et tous les matériauxqui avaient servi au pont du Tage pour en construire un nouveau, etcela avec cinq voitures ou haquets, seuls moyens que l'onpût employer à ce transport; mais on suppléa à cette pénurie par unegrande activité et un travail extrêmement pénible. Les pontonniers,aidés des canonniers, ont montré dans cette occasion ce qu'ils sontcapables de faire. Le pont fut détendu dès que les troupes l'eurentpassé. Les bateaux et tous les matériaux qui avaient servi à saconstruction furent divisés en trois parties égales, et il futconvenu que les cinq haquets transporteraient cet équipage au lieuoù il devait être établi, en trois voyages. Il est bon de remarquerici que du pont du Tage à celui qui nous occupait sur le Tietar, ily a sept grandes lieues d'Espagne, et que les trois voyages devaientêtre faits et le nouveau pont tendu dans vingt-quatre heures. Ceténorme travail n'a pas surpris un moment les hommes courageux quien étaient chargés. Ils l'ont fait sans désemparer, et il étaitachevé et prêt à recevoir les troupes à l'instant même qu'arriva M.le colonel Marie, aide de camp de S. M. C, et que cet officier meremit l'ordre d'envoyer à Tolède la division Villatte, la divisionallemande et une brigade de dragons, et de me reployer avec le restede mes troupes vers Talavera, en manœuvrant entre le Tietar et leTage, de manière à observer et à contenir l'ennemi. Me voilà doncjeté dans un nouvel embarras relativement à ce pont qui venait denous coûter des peines extrêmes. Comment le transporter? où en sontles moyens? Tous les chariots et les attelages d'artillerie étaientemployés à transporter les provisions considérables de munitions deguerre qui avaient été réunies à Truxillo et à Mérida. Les voyagesfréquents qu'il avait fallu faire avaient singulièrementfatigué les chevaux et les hommes chargés de les conduire. L'équipagede pont n'avait, comme je viens de le dire, que le tiers desvoitures nécessaires pour le transporter. On ne pouvait pas espérerde trouver dans tout le pays et très-loin aucun chariot qui fûtpropre à ce transport. On n'aurait pas d'ailleurs pu les attendre;il n'y avait pas de moyens pour faire vivre les troupes. Les blésde l'année étaient encore en herbe, et il n'y en avait pas un graindans les villages, qui étaient tous abandonnés. Que faire danscette circonstance? Fallait-il se défaire d'une partie des canonspour transporter des bateaux? Mais les voitures à canon ne sont paspropres à cet usage. Fallait-il laisser intacts les bateaux qu'onne pouvait emporter? Mais c'eût été fournir aux ennemis un moyen denous nuire. Le parti le plus judicieux était donc de détruire cetteportion de pont qu'il nous était impossible d'emmener, et de sauverl'autre. C'est aussi celui que j'ai pris, et nous nous sommes misen marche vers Talavera, ayant à la suite de notre artillerie cinqhaquets chargés de leurs bateaux, et de tous les agrès qui avaientservi à la construction du pont. |
| Ces éclaircissements me justifieront sans doute aux yeux de S. M. C.relativement aux ponts brûlés. Les mêmes causes jointes à d'autresaussi impérieuses ont entraîné la perte des munitions de guerredéposées au pont de l'Arzobispo. Tous les chariots d'artilleriesurchargés de munitions étaient en marche vers Talavera. Ceuxdes équipages militaires étaient occupés à transporter le grandnombre de malades que nous avions à Truxillo. Il n'enexistait aucun dans le pays, comme nous venons de le remarquer.L'armée espagnole de Cuesta venait de jeter un pont de bateaux surle Tage devant Almaraz, 15 mille hommes d'infanterie et 4 millechevaux l'avaient passé. Un même nombre de troupes en infanterie decette armée et 2 mille chevaux se présentaient devant le pont del'Arzobispo. Le Tage était guéable sur plusieurs points. Le corps queje commandais venait d'être réduit à 11 mille hommes d'infanterieet 2 mille chevaux; il eût fallu en former deux corps pour arrêterl'ennemi devant le pont d'Almaraz et celui de l'Arzobispo. Ces deuxcorps qui auraient été également trop faibles eussent été compromis.La disette nous pressait vivement; il fallait donc, ou attendrel'armée ennemie et s'engager inconsidérément devant elle pour garderce dépôt de munitions, ou le détruire et se reployer. J'ai cru quequelques munitions en partie avariées ne devaient pas m'obliger àexposer les troupes qui me restaient, et j'ai fait jeter à l'eau cespoudres embarrassantes. |
| L'etc. qui suit le reproche que S. M. C. me fait à cet égard estpoignant. Il semble énoncer des fautes à l'infini. Je ne puis m'endéfendre puisque je les ignore. |
| Je dois maintenant chercher à rendre ma justification plus claire etplus sensible sur le passage du Tage, et démontrer que ce mouvement,loin d'être blâmable, doit être mis au rang de ceux qui sauvent lesarmées et préparent la victoire. S. M. C. en sera bientôt convaincue,et j'ose espérer qu'elle regrettera de m'avoir accusé à cetteoccasion. |
| C'est le 14 juin, comme je l'ai dit plus haut, que le1er corps s'est mis en marche pour repasser sur la rive droite duTage. On a déjà vu que l'armée anglo-portugaise, dispensée à cetteépoque de toute inquiétude vers le nord du Portugal, était libre deses mouvements, qu'elle pouvait diriger ses efforts vers l'Espagne,et que ses premières dispositions annonçaient son arrivée prochaine àPlasencia. Elle n'a pas laissé longtemps l'opinion indécise sur sesprojets, car on a appris de manière à ne laisser aucun doute qu'elleétait arrivée à Plasencia dans les premiers jours de juillet, et quedisposée à continuer sa marche sur Talavera, le général Wellesleyl'avait précédée de quelques jours pour conférer avec le généralCuesta, qui alors était à Almaraz avec son armée. |
| Ce simple exposé de la marche combinée des ennemis sur les deux rivesdu Tage fera aisément comprendre que si le 1er corps n'avait pasrepassé ce fleuve à propos comme il l'a fait, il aurait été réduità la fâcheuse extrémité de combattre à la fois les armées de Cuestaet de Wellesley, fortes ensemble de près de 80 mille hommes, sanscommunication pour se retirer au besoin, et exposé à une ruine totaleet presque inévitable. Toute son énergie eût été insuffisante pour legarantir d'un pareil malheur, et la bataille de Talavera, où il s'estdistingué, n'aurait pas eu lieu. De ces événements fâcheux il seraitrésulté des conséquences plus fâcheuses encore, et à l'infini. J'aidonc rendu un très-grand service à S. M. C. en repassant le Tage.Quel est donc le motif qui m'a valu son improbation sur ce mouvementqu'elle a autorisé? |
| »Je reviens à Talavera. Vous dénaturez tous les faits. Vous mettez endéroute le 4e corps, qui a rivalisé de gloire avec le 1er. | | Pour répondre à cette inculpation, qui me suppose dessentiments et des intentions très-éloignées de mon cœur et demon caractère; je commencerai par dire que je ne suis pas l'auteurde ce rapport dont je n'ai pas dicté un seul mot, mais que je l'ailu et que je n'ai pu y voir cette déroute du 4e corps. Si S. M. C.daigne relire le passage qui concerne ce corps d'armée à la bataillede Talavera, elle verra qu'il est dit que ce corps ayant obtenu desavantages fut repoussé, et que cet événement a dû singulièrementinfluer sur le sort de cette journée. |
| Je rends la justice qui est due à la bravoure que ce corps d'armée adéployée dans cette circonstance, où il n'a été que malheureux; maisil n'en est pas moins vrai qu'ayant été obligé de se reployer et decéder beaucoup de terrain aux ennemis, il a découvert la gauche du1er corps, et que pour donner une suite raisonnée et conséquentedes opérations de cette journée, le chef de l'état-major devaitindiquer cette fâcheuse circonstance. S. M. C. pourrait blâmer cepassage du rapport si son auteur l'avait marqué dans l'intention denuire à la réputation du 4e corps, mais il savait que ce rapportn'était écrit que pour le roi seul et qu'il devait détailler avecvérité et exactitude les faits de cette journée dont S. M. C. avaitété témoin. Je ne puis pas d'ailleurs avouer que le 4e corps, quin'a pas pu se soutenir trois quarts d'heure devant l'ennemi, aitrivalisé de gloire avec le 1er, qui, après un engagement de 24heures, a mis cet ennemi hors d'état de rien entreprendre contre nous. |
| »Vous faites retirer la réserve, qui n'a fait dans le jour qu'unmouvement de flanc commandé par la circonstance. | | Ce que le chef de l'état-major a écrit à ce sujet n'estpoint exact, et S. M. C. a dû le voir ainsi. J'ai eu le tort de nel'avoir pas lu avec assez d'attention. En le condamnant en quelquespoints, je dois rétablir ici la vérité. Plusieurs officiers du roi,notamment M. le général Lucotte et M. le colonel Guye, vinrentm'instruire de la part de S. M. C. du mouvement rétrograde du 4ecorps «et me dirent que l'ennemi profitant des avantages que luioffrait cette occasion se portait en force de Talavera sur l'Alberchepour déborder notre gauche, dont le ralliement n'était pas encoreopéré; que cette circonstance rendant notre position critique, S.M. C. pensait que la retraite de l'armée allait devenir inévitable;qu'elle m'ordonnait de faire passer à l'instant même une partie dema cavalerie sur notre gauche pour aider à contenir l'ennemi.» Jerépondis à l'un et à l'autre de ces officiers que S. M. C. pouvaitêtre tranquille, qu'ayant observé avec beaucoup d'attention le cheminpar où on supposait que l'ennemi se montrait, je pouvais assurerqu'il n'y avait pas paru; que du reste les ennemis, vivement pressésen face du 1er corps, ne pouvaient plus se soutenir, qu'ilss'éloignaient de leur ligne de bataille, que la retraite de touteleur artillerie, qui avait cessé de jouer depuis une demi-heure,annonçait des craintes, qu'enfin j'étais persuadé que si le 4ecorps se reportait en avant, soutenu de la réserve, la victoire netarderait pas à être à nous. Je priai en conséquence MM. Lucotte etGuye de faire ce rapport à S. M. C.; j'ignore s'ils l'ont fait; maisj'ai vu le 4e corps et la réserve parcourir en marchant vers nousl'espace d'environ 600 toises, et se retirer ensuite par unmouvement contraire en obliquant vers leur gauche. C'est ainsi quele chef de l'état-major aurait dû s'exprimer au sujet de la retraitede la réserve. J'ignore les circonstances qui ont déterminé cemouvement. Elles étaient pressantes et fondées sans doute. |
| »Vous prétendez que vous avez été obligé de vous retirer pour suivrele mouvement du 4e corps et de la réserve le 29 au matin. | | Le roi me charge ici d'une faute capitale que je suis incapable decommettre. Trois heures s'étaient à peine écoulées depuis le momentoù j'avais sauvé l'armée du plus sanglant affront en conservant lechamp de bataille, lorsque M. le colonel Expert, un des officiersde S. M. C., arriva près de moi pour me réitérer l'ordre de sa partde me retirer derrière l'Alberche, et de prévenir M. le généralSébastiani de l'instant où le 1er corps se mettrait en marche,afin d'accorder le mouvement de ces deux corps. Il n'y avait plusalors d'observation à opposer à cette résolution du roi; il étaitpresque nuit; je ne pouvais plus voir ce que faisaient les ennemis,et j'ai dû penser que S. M. C., mieux instruite que moi, avait defortes raisons pour se retirer; j'envoyai en conséquence prévenirM. le général Sébastiani que, suivant les intentions du roi, le1er corps commencerait son mouvement vers l'Alberche à minuit. Jene désespérais pas néanmoins en faisant encore une fois connaîtrel'état des choses à S. M. C. sur la partie des lignes ennemies quej'occupais, j'espérais, dis-je, engager S. M. C. à renoncer aumouvement rétrograde. J'envoyai à cet effet le colonel Chateau, monpremier aide de camp, après lui avoir recommandé de dire à S. M. C.tout ce que la circonstance et le bien de son service mesuggérait pour la déterminer en faveur de mon projet, et j'attendisson retour pour disposer le 1er corps selon les ordres que cetofficier m'apporterait. Ce corps d'armée conserva les positions qu'ilavait à la fin de la journée. |
| Un instant après le départ du colonel Chateau (il était dix heures),M. le général Latour-Maubourg me rendit compte que le généralCarrois, commandant une brigade de dragons, venait de reconnaître unparti ennemi qui paraissait se diriger de Talavera vers l'Alberche.Le général Villatte m'annonçait en même temps que quelques bataillonsennemis longeaient la crête de la montagne et menaçaient notredroite. Ces mouvements des ennemis ne me paraissaient pas assezredoutables pour m'obliger à changer la résolution que j'avaisprise de garder le champ de bataille, mais je pensai qu'il étaitde mon devoir d'en instruire le roi. Je dépêchai en conséquence unaide de camp du général Latour-Maubourg à S. M. C. pour lui rendrecompte d'abord de ces mouvements, et surtout pour dire qu'ils neme paraissaient pas assez sérieux pour nous obliger à faire uneretraite que je désirais qu'on évitât. Dans cet état de choses je mecouchai au milieu des troupes, et j'attendis le retour du colonelChateau. Il me rejoignit vers minuit. Voici mot à mot ce qu'il merapporta de la part du roi. Après avoir fait connaître au roi laposition qu'occupe le 1er corps et l'espoir que vous conserviezd'entreprendre avec succès sur l'ennemi le lendemain, S. M. C. medit: «Je sais depuis hier au soir que l'ennemi a montré une colonneaux portes de Madrid. Cette colonne a débouché par Escalonaet Naval-Carnero. D'un autre côté, Vénégas a passé le Tage et setrouve sur le point d'attaquer ma capitale. Mais les Anglais étaientdevant nous, il fallait les attaquer. J'ai cru que les résultats dela journée seraient plus décisifs. Il paraît que malgré les avantagesobtenus par le 1er corps, ce serait à recommencer demain. Je doispenser en ce moment que Madrid renferme nos malades, nos munitionset tous nos magasins, et qu'en donnant le temps à Vénégas et à lacolonne de Wilson de s'en emparer, nous perdons ce que nous avons deplus précieux. Je crains surtout que nos malades ne soient victimesd'une sédition populaire, et un mouvement vers la capitale me paraîtindispensable. Faites connaître de ma part à M. le duc de Belluneles motifs qui me décident à ce mouvement. La réserve passeral'Alberche à onze heures du soir sur le pont, le 4e corps suivraimmédiatement, et passera cette rivière au gué au-dessus du pont, M.le duc de Bellune verra le mouvement du 4e corps pour déterminercelui du premier.» |
| D'après ce rapport, devais-je encore persister à rester sur le champde bataille? J'en appelle à la justice du roi. Il n'y avait pas àrépliquer; aussi donnai-je l'ordre au 1er corps de se retirerà deux heures du matin dans son ancienne position sur la rivegauche de l'Alberche. Je n'ai pas revu l'aide de camp du généralLatour-Maubourg depuis le moment où je l'expédiai au roi. |
| »Vous oubliez la lettre que je vous écrivis dans la nuit, et vousignorez que tout le monde était retiré de chez moi et reposaitlorsque l'arrivée du 4e corps m'apprit votre départ. | | Je ne puis avoir oublié cette lettre; je ne l'oublierai jamais. Je necrois pas avoir éprouvé de ma vie une surprise pareille à celle que j'ai éprouvée en la lisant. Il était quatre heures dumatin alors; j'étais loin de soupçonner que S. M. C. désapprouvât laretraite qu'elle m'avait ordonné de faire, et qu'elle eût oublié ensi peu de temps tout ce que j'avais fait et dit pour l'éviter. Jem'en rapporte pour ma justification à ce sujet à ce que S. M. C. m'afait dire par le colonel Chateau. Cet officier a trop d'intelligenceet trop de fidélité pour m'avoir induit en erreur dans un cas decette importance. |
| »Vous ignorez que le général Milhaud était entré à Talavera, où iln'avait rencontré personne; que plusieurs officiers étaient entrésdans la ville abandonnée et solitaire. | | J'ignorais en effet ces circonstances, qui venaient à l'appui detoutes mes démarches; mais quand j'en aurais eu connaissance, l'ordreque j'avais reçu de S. M. C. n'en était pas moins obligatoire. |
| »Vous ignorez que dans le jour mon intention était toujours derepasser l'Alberche, mais que je voulais reconnaître l'ennemi dans lamatinée. | | Le colonel Chateau m'avait suffisamment instruit des intentions deS. M. C.; c'est parce que je les connaissais bien que le mouvementrétrograde a été ordonné. |
| »Lorsque je vous vis dans votre ancienne position de Cazalegas, le29 au matin, je savais tout cela; je ne vous le dis pas; je voustémoignai au contraire ma satisfaction pour la conduite énergiqueque vous aviez tenue dans la journée du 28. Je prétendais vousconsoler de ce que vous n'aviez pas pu enlever le plateau que jem'étais décidé à faire attaquer, vous, M. le maréchal, m'ayant dit àplusieurs reprises: «Il faudrait renoncer à faire la guerre, si avecle 1er corps je n'enlevais pas cette position.» Je vous savais grédes efforts que vous fîtes pour cela, du dévouement personnel aveclequel vous ralliâtes vous-même quelques troupes qui eurent besoinde votre voix et de votre présence pour se rappeler qu'elles étaientdu 1er corps et de l'armée impériale. Il m'en coûte plus que vousne pensez, M. le maréchal, de ne pouvoir plus persister dans cesnobles ménagements. Dans un moment heureux où mon but était rempli,où 80 mille ennemis avaient été découragés au point de ne plus oserfaire aucun mouvement, où je sentais que votre corps d'armée, tropfaible quatre jours auparavant pour contenir l'ennemi dans cettemême position, était devenu, par suite de la bataille de Talavera,assez imposant pour l'arrêter, tandis qu'avec le reste de l'arméej'allais sauver Tolède, Madrid, battre Vénégas, et donner le tempsau duc de Dalmatie d'arriver sur les derrières des Anglais; dans cetétat de choses, M. le maréchal, je ne dus vous témoigner que moncontentement; je ne me serais jamais souvenu, si vous ne me forciez àvous en parler pour vous tirer d'erreur sur l'opinion que vous vousêtes formée de moi, que le plateau de Talavera a été mal attaqué parvous trois fois, le 27 au soir, et le 28 au matin, avec trop peu demonde. Le 28, je vous avais donné l'ordre de faire attaquer par troisbrigades à la fois, tandis que les trois autres brigades seraientrestées en réserve; il n'en fut pas ainsi. | | Je dois regretter que S. M. C. n'ait pas eu la bonté de m'expliquerles torts dont elle me croyait coupable, lorsque j'eus l'honneur dela voir le 29 au matin. J'aurais eu la double satisfaction de m'enaffranchir en sa présence, et de recevoir les éloges que je pouvaiscroire avoir mérités, mais que je ne puis attribuer maintenant qu'àune froide compassion. Si le 1er corps ne s'est pas emparé du plateau, S. M. C. en sauradans un moment la cause, et j'espère qu'elle reconnaîtra que sagénérosité a été abusée dans les ménagements qu'elle a cru me devoir. |
| | | Le but de S. M. C. étant rempli, je croyaisavoir assez contribué au succès qu'elle venait d'obtenir et à lasatisfaction dont elle jouissait pour recevoir sans trouble leslouanges dont elle m'a honoré. J'étais content d'avoir pu donner àS. M. C. des preuves de mon zèle et de mon dévouement. Mon cœuret ma mémoire ne me reprochant aucune faute, j'ai reçu les marquesde la reconnaissance du roi avec le plaisir que donne la certituded'avoir mérité un tel bienfait. Je ne pouvais pas penser que S. M. C.ne me fît tant d'honneur que pour me dérober son improbation sur desfaits mal entrepris à la bataille de Talavera. Je suis trop intéresséà ce que les sentiments que S. M. C. a daigné me manifester neperdent rien de leur vérité pour lui laisser plus longtemps l'opinionqu'elle a des attaques du plateau de Talavera. Je connaissais assezl'importance de cette position pour souhaiter qu'elle nous appartînt,et j'ai fait pour m'en emparer tout ce que les moyens qui étaient àma disposition m'ont permis de faire. Au moment de passer l'Albercheavec le 1er corps, je pris la liberté de dire au roi que j'allaismanœuvrer sur l'ennemi de manière à porter rapidement toutes mesforces sur l'extrémité gauche de sa ligne de bataille; que je croyaisobtenir un avantage marqué et décisif sur l'ennemi parce mouvement qui devait rompre sa ligne et l'obliger à changer sesdispositions; mais qu'il convenait, pour en assurer le succès, de lefaire soutenir par le 4e corps et la réserve, afin de distraire legénéral ennemi par la présence de ces troupes, et ne pas lui laisserla faculté de réunir ses forces sur sa gauche que j'allais attaquer.S. M. C. sait que j'ai exécuté ce mouvement avec l'ensemble, l'ordreet la rapidité que la circonstance exigeait; que le 4e corps etla réserve ont été arrêtés à peu de distance de l'Alberche, et quedans la position qu'on leur a fait prendre ils ne pouvaient êtred'aucune utilité pour l'attaque projetée, attendu qu'ils en étaientéloignés de près de trois quarts de lieue. S. M. C. est égalementinstruite que, malgré l'éloignement de ces forces dont j'attendaisl'appui, je n'ai pas hésité à faire attaquer à dix heures du soir laposition dont il s'agit par la division Ruffin; mais ce que S. M.C. peut ignorer, c'est la raison qui a fait manquer l'attaque destrois régiments destinés à l'entreprendre. Un d'eux, le 24e, quitenait la droite, s'est égaré dans l'obscurité, et le temps qu'il adû mettre pour revenir à sa véritable direction était celui qu'ildevait employer pour seconder les efforts prodigieux que le 9erégiment d'infanterie légère venait de faire pour enlever le plateaudont il s'était rendu maître. Le 96e, qui avait l'ordre de suivrel'attaque par la gauche, rencontra des obstacles qu'on ne pouvait pasprévoir, et que la nuit avait empêché de reconnaître; il fut doncaussi retardé dans sa marche, et le 9e régiment, privé des secoursdes deux autres, attaqué par des forces considérables, s'est vu dansla nécessité de quitter ce poste témoin de sa haute valeur. |
| Dirait-on que je devais renouveler l'attaque par la division Villatteou par la division Lapisse? Je répondrai: 1o Que celle-ci avaitdevant elle et à portée de fusil un ennemi qui lui était quatre foissupérieur en nombre; qu'outre cette raison de ne pas la commettre,le mouvement par notre droite, ainsi qu'il était convenu, indiquaitassez qu'elle devait éviter tout engagement avec les ennemis, etattendre le résultat des premières opérations; 2o que je ne pouvaispas, sans exposer tout le corps d'armée, renouveler l'attaque duplateau par la division Villatte, qui était la seule troupe dont jepusse disposer pour soutenir la division Lapisse, nos batteries, etmême la division Ruffin, qui venait de se reployer, si les ennemisles attaquaient. Cette circonspection de ma part était commandée parl'éloignement du 4e corps, que je ne voyais pas s'approcher de nous.Il est surprenant que dans cette occasion l'ennemi n'ait pas cherchéà déborder la gauche de la division Lapisse, qui n'avait aucun appui. |
| S. M. C. a vu les efforts que nous avons faits le lendemain à quatreheures du matin pour enlever ce plateau. La division Ruffin futencore chargée de cette entreprise pénible et périlleuse, dont elles'acquitta avec une intrépidité qui lui fait beaucoup d'honneur. Lamajeure partie de son monde était déjà sur le sommet du plateau, lereste allait s'y établir; la division Villatte pouvait y prendreplace et assurer notre succès sur ce point (tel était mon dessein);mais les ennemis, libres de nous opposer toutes leurs forces par l'inaction constante du 4e corps, en réunirent assezet très-promptement pour repousser la division Ruffin et menacerles divisions Villatte et Lapisse. Il fallut donc se borner à unedéfensive très-prudente, et attendre le moment où les opérationsprendraient plus d'unité sur toute notre ligne. Ce moment arriva, etce qu'il produisit va achever de me justifier entièrement aux yeux deS. M. C. sur les attaques du plateau. |
| Je devais, d'après vos ordres, attaquer ce poste avec trois brigades,et tenir les trois autres en réserve. Cette disposition promettaitbeaucoup sans doute, mais il était encore réservé au 4e corps de s'yopposer. Ce corps, arrivé à la hauteur de la division Lapisse, futengagé tout entier et à la fois contre la ligne ennemie qui lui étaitopposée, sans qu'on ait pensé à la possibilité d'un échec dans l'uneou l'autre de ses parties, et au moyen d'y remédier par une réserve.Cet échec arriva: le 4e corps, après avoir repoussé les premiersennemis qu'il rencontra, fut repoussé à son tour par les forcesconsidérables qui lui restaient à combattre; et ce corps, sans appuidans sa retraite, s'est vu dans la dure nécessité de la continuer etde céder beaucoup de terrain à l'ennemi. |
| La division Lapisse, qui était à sa droite, et qui chassaitdevant elle la portion des Anglais qu'elle avait à combattre, setrouvant alors entièrement découverte, ne pouvait pas continuersa marche offensive sans préparer sa ruine. Elle reçut ordre degarder sa position et d'observer le terrain que venait de quitterle 4e corps. Pouvais-je dans cette situation m'en servir pourl'attaque du plateau? Une de ses brigades devait y monterpour appuyer la division Villatte, qui était destinée à en fairel'attaque principale; mais il est visible que cette division Lapisse,restée ainsi seule au centre de la ligne, ne pouvait pas diminuerses forces sans compromettre le sort de cette journée. L'eût-ellepu d'ailleurs sans inconvénient? il se passait des événements surnotre droite, entre la montagne et le plateau, qui s'y opposaienttrès-impérieusement. L'ennemi prenait l'offensive sur nous de cecôté avec de grandes forces en cavalerie, infanterie et artillerie.Il fallait l'empêcher de nous forcer sur ce point, et en conséquenceemployer une brigade de la division Villatte pour appuyer la divisionRuffin, très-affaiblie par les pertes qu'elle venait de faire.Il fallait encore nous garantir d'une descente que les ennemispréparaient contre nous de la hauteur du plateau. L'autre brigadede la division Villatte, trop faible pour y monter seule, étaitsuffisante pour contenir l'ennemi qui était devant elle, et j'ai dûla placer de la manière la plus avantageuse pour remplir ce projet.Voilà donc tout le 1er corps employé comme il pouvait l'êtreaprès la retraite du 4e corps. Il n'était plus possible d'exécuterl'attaque du plateau sans compromettre l'armée; aussi ne pensai-jealors qu'à le menacer, tandis que les troupes de droite marchaientà l'ennemi, que celles de gauche tâcheraient par leur contenance etleurs efforts de conserver le terrain qu'elles avaient gagné surl'ennemi, et d'empêcher qu'il ne nous débordât. Ces dispositionsont eu tout le succès désirable en pareille occurrence. La gauchedes ennemis a été vivement repoussée et avec une grande perte.Celles de ces troupes qui étaient sur le plateau n'ontpas osé en descendre, et la division Lapisse s'est maintenue dansses dispositions, aidée à la vérité par la cavalerie du généralLatour-Maubourg. |
| Telles sont les diverses circonstances qui ont été en opposition avecles attaques du plateau; elles éclaireront, je l'espère, S. M. C., etles sentiments de bienveillance qu'elle m'a fait connaître ne serontpas désormais partagés entre le contentement et l'improbation. |
| »Plusieurs officiers, entre autres un aide de camp du généralLatour-Maubourg, envoyés près de moi par vous, M. le duc, dans lanuit du 28 au 29, m'ont dit devant tout l'état-major général del'armée que l'ennemi tournait votre droite, qu'il cherchait aussi àse porter sur la gauche du 4e corps; d'autres officiers me firenten votre nom d'autres rapports contradictoires, et ce fut alors queje me décidai à vous écrire moi-même pour vous demander un rapportpar écrit, et qu'en attendant je donnai l'ordre à tout le monde deprendre du repos, de rester jusqu'à nouvel ordre dans ses positions,et d'attendre de nouveaux ordres au jour. | | J'ai l'honneur d'observer à S. M. C. que les officiers que j'aichargés de l'instruire de l'état des choses sont MM. le généralLucotte, les colonels Guye et Chateau, et un aide de camp de M. legénéral Latour-Maubourg; que les premiers ont dû tranquilliser S. M.C. en lui rapportant ce que je pensais de notre situation après laretraite du 4e corps, en lui disant que j'étais d'avis que ce corpsrevînt en ligne avec la réserve pour rendre la journée complétementavantageuse pour nous, que les ennemis, au lieu de faire desmouvements sur nous, paraissaient plutôt s'en éloigner, qu'enfin jedésirais vivement me maintenir sur le champ de bataille. Le colonelChateau a dû faire les mêmes observations à S. M. C. d'après lesinstructions que je lui avais données, et selon ce qu'il avait puremarquer lui-même. |
| | | L'aide de camp de M. le général Latour-Maubourg a dû égalementrépéter à S. M. C. ce que je lui ai dit plusieurs fois en ces termes: |
| «Allez près de S. M. C., rendez-lui compte de ma part que M. legénéral Carrois a reconnu un parti ennemi à notre gauchedans la direction de Talavera au pont de l'Alberche, que le généralVillatte m'apprend qu'à notre droite quelques bataillons se montrentsur la montagne; mais surtout ne manquez pas de dire à S. M. C.que je ne crois pas que ces mouvements soient assez sérieux pournous obliger à la retraite, et qu'il me paraît de la plus grandeimportance que nous restions comme nous sommes.» |
| Je ne connais pas d'autres officiers qui aient été chargés de missionde ma part près de S. M. C. |
| J'ai rapporté plus haut ce que S. M. C. a dit au colonel Chateau pourdécider le mouvement rétrograde, et l'ordre positif appuyé de raisonssans réplique pour le faire. Je n'ai rien à ajouter à cet égard,si ce n'est que je ne concevrai jamais le motif qui a pu dicter lalettre de S. M. C. par laquelle elle condamne à une heure ou deux dumatin une retraite qu'elle avait ordonnée malgré mes instances à onzeheures du soir, et qui était achevée lorsque cette lettre m'a étéremise. |
| »Mais je m'aperçois, M. le maréchal, que j'entre dans des détailsinutiles, et je me hâte de finir cette lettre déjà trop longue pourvous et pour moi, en vous déclarant franchement que je regarde lerapport que vous m'avez adressé comme plein de faits erronés. | | Si S. M. C. avait eu des données exactes sur ma conduite de touttemps depuis que je suis en Espagne, et notamment de celle que j'aitenue avant, pendant et après la bataille de Talavera, elle nem'aurait pas refusé un instant son estime, elle n'aurait pas eu lapeine d'entrer dans de si grands détails pour m'apprendre qu'elle mela refuse. Elle m'aurait épargné le chagrin de lire et la douleurcuisante de répondre. |
| Quant au rapport qui a pu si fortement indisposer S. M. C. contremoi, je puis assurer que le chef de l'état-major l'a rédigédans l'intention d'instruire S. M. C. dans le plus grand détail detoutes les opérations du 1er corps d'armée, qu'il a écrit leschoses telles qu'il les a vues et qu'elles ont été faites, et ques'il y a quelques erreurs, elles n'ont pas été marquées à dessein demanquer au respect qu'il doit ainsi que moi à S. M. C.; j'ai lu cerapport, dont la vérité m'a frappé, mais je regrette de n'avoir pasremarqué assez attentivement, pour les supprimer, quelques passagesqui peuvent manquer aux convenances. |
»Il paraît que mon commandement vous pèse beaucoup; je ne dois pasvous taire que je désire aussi vivement que vous, M. le maréchal,qu'il plaise à S. M. Impériale et Royale de vous donner une autredestination. »Signé votre affectionné »Joseph, »Le maréchal duc de Bellune, »Victor.» | | Je ne sais comment j'ai pu donner lieu à S. M. C. de penser queson commandement me pèse; il me semble que j'ai saisi toutesles occasions qui se sont présentées de lui prouver que j'étaisinfiniment honoré et satisfait de servir sous ses ordres, etqu'il ne fallait pas moins que sa lettre du 27 août et le désirqui la termine pour m'engager à penser autrement. Si S. M. C. adaigné lire cet écrit que l'honneur m'a prescrit de faire, quel'envie de posséder sa confiance m'a sérieusement commandé; si leséclaircissements véridiques que je lui donne la touchent assez pourlui faire connaître que sa religion a été surprise, j'oublierai sansefforts les chagrins que son mécontentement peu mérité a pu me faireéprouver, et je pourrai lui prouver encore que je suis digne de sabienveillance. Dans le cas contraire, je profiterai de la permissionqu'elle me donne de demander une nouvelle destination à S. M.l'Empereur et Roi. |
Au quartier général de Tolède, le 14 septembre 1809. Le maréchal duc de Bellune, Victor. |