Opérations des armées régulières espagnoles à la fin de 1809. Les provinces du nord, comme nous venons de le dire, étaient les plus difficiles à soumettre, par la nature des lieux et par l'exaspération de la population. Outre les bandes, il y avait une armée régulière à vaincre, c'était celle du duc del Parque, dite armée de gauche, et que le marquis de La Romana avait commandée. Cette armée se composait des troupes réunies de la Galice, des Asturies et de Léon, que le maréchal Soult avait négligées pour s'enfoncer en Portugal, que le maréchal Ney avait repoussées mais point détruites, et auxquelles il avait été forcé de livrer la Vieille-Castille pour se porter sur le Tage, lorsqu'on lui avait ordonné de se joindre aux autres maréchaux sur les derrières de l'armée britannique. Le maréchal Ney, après la journée de Talavera, s'était rendu à Paris pour s'expliquer avec Napoléon sur tous les sujets de contestation qui l'avaient brouillé avec le maréchal Soult. Son corps (qui était le sixième), réduit par les fatigues, par les maladies de l'automne, à 9 mille combattants, était à la fin d'octobre 1809 en présence du duc del Parque, qui en avait près de 30 mille. Combat de Tamamès livré par le 6e corps à l'armée dite de gauche. Celui-ci, recevant de la junte l'avis réitéré qu'on allait reprendre l'offensive, marcher même sur Madrid avec l'armée du centre réorganisée, s'avança jusqu'à Tamamès, route de Ciudad-Rodrigo à Salamanque, pour essayer de concourir en quelque chose aux vues ambitieuses du gouvernement de Séville. (Voir la carte no 43.) Profitant de l'exemple des Anglais, il se posta avec prudence et quelque habileté sur une suite de rochers d'accès très-difficile, et du haut desquels une infanterie tirant bien pouvait arrêter les troupes les plus vaillantes, si elles n'étaient pas conduites avec beaucoup de précaution. Le général Marchand, tout plein de l'esprit audacieux de son chef, habitué à ne pas compter les Espagnols, s'avança sur Tamamès le 18 octobre, et n'hésita pas à attaquer la position de l'ennemi. Il l'assaillit en trois colonnes et au pas de charge. Quelques pièces de canon, couvertes par de la cavalerie, se trouvaient en avant des hauteurs occupées par les Espagnols. Nos cavaliers en un clin d'œil enlevèrent cette artillerie après avoir sabré les canonniers, tandis qu'un de nos bataillons d'infanterie porté en avant, recevait la cavalerie espagnole sur ses baïonnettes, et la dispersait à coups de fusil. Mais après ce facile succès il fallait forcer la position elle-même. Deux régiments à notre gauche, le 6e léger et le 69e de ligne, ayant voulu gravir les hauteurs sous le feu de quinze mille hommes que leur situation rassurait, essuyèrent en un instant une perte considérable, et furent ramenés en arrière par le général Marchand, qui craignait de perdre trop de monde dans cette attaque téméraire. Toute notre ligne suivit ce mouvement rétrograde, et l'intrépide 6e corps pour la première fois s'arrêta devant les Espagnols. Le feu était tel que nous ne pûmes conserver l'artillerie conquise sur l'ennemi, tous les chevaux qui la traînaient ayant été tués.
C'était là un échec insignifiant, mais très-propre à exalter les Espagnols, et à les encourager dans leur projet de campagne offensive. Il ne pouvait du reste rien nous arriver de plus heureux que de les voir venir à nous en grandes masses, car minés par les combats de détail, nous n'avions que des succès dans les actions générales. L'armée du centre reprend l'offensive malgré les conseils de lord Wellington. Le gouvernement central résidant à Séville, déjà fort disposé, malgré les conseils de sir Arthur Wellesley, à porter encore une fois l'armée du centre en avant, n'hésita plus après le combat de Tamamès à ordonner la marche sur Madrid, que souhaitaient ardemment beaucoup de personnages confinés en Andalousie depuis leur sortie de la capitale. La junte centrale trouvant même le général Eguia trop timide, l'avait remplacé par don Juan de Areizaga, jeune officier qui s'était distingué au combat d'Alcanitz contre les troupes du général Suchet. Ce nouveau chef, qui avait quelque activité et quelque énergie, attribuant aux officiers seuls les revers des armées espagnoles, en réforma quelques-uns, et leur substitua des sujets plus jeunes et plus habitués aux grands périls de la guerre actuelle. On applaudit fort à son esprit réformateur, et on se flatta de rentrer bientôt à Madrid malgré les méprisantes remontrances de sir Arthur Wellesley. On dit qu'on se passerait bien des Anglais puisqu'ils ne voulaient point agir, et on poussa la confiance jusqu'à discuter dans le sein du gouvernement central les mesures qu'on prendrait une fois arrivé à Madrid.
Marche de l'armée du centre à travers la Manche pour se porter sur Madrid. Don Juan de Areizaga ayant réuni sur la Sierra-Morena les troupes de l'Estrémadure, autrefois conduites par Gregorio de la Cuesta, celles de la Manche commandées par Vénégas, plus un détachement de Valenciens, traversa la Manche dans le courant de novembre, et vint border le Tage au-dessus d'Aranjuez, aux environs de Tarancon. (Voir la carte no 43.) Il comptait sous ses ordres cinquante et quelques mille fantassins, un peu plus habitués que les autres soldats de l'Espagne à se tenir en ligne, quatre-vingts bouches à feu bien servies, et sept à huit mille bons cavaliers. Du reste la confiance ordinaire aux Espagnols animait cette armée dite du centre. On apprit avec joie à Madrid que les Espagnols approchaient, et on s'apprêta à les bien recevoir.
Dispositions du maréchal Soult, devenu major général de Joseph, pour recevoir l'armée du centre. Le maréchal Soult, devenu major général de l'armée d'Espagne depuis le départ du maréchal Jourdan, chargé par conséquent de régler le mouvement des divers corps, eut d'abord quelque peine à démêler les intentions du général espagnol, qui étaient assez difficiles à discerner. L'ennemi pouvait venir par la route d'Estrémadure débouchant de Truxillo sur Almaraz et le pont de l'Arzobispo, par la route de la Manche débouchant de Madrilejos sur Ocaña et Aranjuez, enfin par la route de Valence débouchant de Tarancon sur Fuenteduena et Villarejo. Le maréchal ayant une grande partie de ses troupes derrière le haut Tage, vers Aranjuez, était en mesure de faire face à l'ennemi dans toutes les directions, et n'avait pas à se presser de prendre un parti. La disposition de ses forces était la suivante. Le 6e corps, sous le général Marchand, était retourné en Vieille-Castille, où, comme on vient de le voir, il avait eu affaire au duc del Parque au combat de Tamamès. Le 2e, qu'avait commandé directement le maréchal Soult, et qui était maintenant sous les ordres du général Heudelet, se trouvait à Oropesa, derrière les ponts d'Almaraz et de l'Arzobispo, observant la route d'Estrémadure. Le 5e, sous le maréchal Mortier, était à Talavera prêt à appuyer le 2e. Le 4e, autrefois commandé par le maréchal Lefebvre, maintenant par le général Sébastiani, était réparti entre Tolède et Ocaña. Le 1er, toujours commandé par le maréchal Victor, se trouvait en avant d'Aranjuez, au delà du Tage, gardant les plaines de la Manche jusqu'à Madrilejos. La division Dessoles, la garde royale de Joseph, occupaient Madrid. Avec les 2e, 5e, 4e et 1er corps, le maréchal Soult pouvait réunir au moins 60,000 hommes de troupes excellentes, et c'était deux fois plus qu'il n'en fallait pour disperser toutes les armées régulières de l'Espagne. Dans l'impossibilité de deviner les plans d'un ennemi qui n'en avait guère, le maréchal Soult fit des dispositions convenables pour parer à tous les cas possibles. Il reporta le 2e corps (général Heudelet) d'Oropesa à Tavalera, avec ordre d'avoir l'œil toujours fixé sur la route d'Estrémadure, par où seraient venus les Anglais s'ils avaient dû venir. Concentration de l'armée française entre Aranjuez et Ocaña. Il ramena le 5e (maréchal Mortier) de Talavera à Tolède, et concentra le 4e (général Sébastiani) entre Aranjuez et Ocaña. Le 1er, qui était au delà d'Aranjuez au milieu de la Manche, fut reployé sur le Tage. Dans cette situation on pouvait en deux marches réunir trois corps sur quatre pour les faire agir vers le même point. On était donc prêt pour tous les cas.
Vers le 15 novembre, l'ennemi ayant tout à fait quitté la route de Séville pour celle de Valence et paru se diriger contre notre gauche, le maréchal Soult porta le 1er corps vers Santa-Cruz de la Sarza, et fit faire un premier mouvement au général Sébastiani dans le même sens. Pourtant don Juan de Areizaga après quelques incertitudes craignit d'être coupé de la route de Séville et rejeté sur Valence, ce qui eût découvert l'Andalousie; il changea donc de direction, et marchant par sa gauche se reporta sur notre droite vers Ocaña et vis-à-vis Aranjuez. Le maréchal Soult, suivant avec attention les mouvements de l'ennemi, ramena le 4e (général Sébastiani) de gauche à droite, et lui ordonna de passer le Tage près d'Aranjuez, au pont dit de la Reyna. Il attira le 5e (maréchal Mortier) de Tolède sur Aranjuez. Voulant assurer l'unité du commandement, il plaça les 4e et 5e corps sous l'autorité supérieure du maréchal Mortier, et leur enjoignit de déboucher dans la journée sur Ocaña. Il prescrivit au maréchal Victor, avec le 1er corps, de passer le Tage entre Villareja et Fuenteduena, sur la gauche des corps de Sébastiani et Mortier, mouvement un peu décousu, et qui pouvait rendre inutile le maréchal Victor, mais qui n'avait aucun danger devant un ennemi que l'un de nos corps d'armée, même réduit à lui seul, n'avait pas à craindre. Le maréchal Soult partit lui-même de Madrid avec le roi Joseph, la garde espagnole de ce prince, et le reste de la division Dessoles.
Le 18, dans l'après-midi, le général Sébastiani s'approcha du Tage avec les dragons de Milhaud, dont trois régiments seulement, les 5e, 16e, 20e, étaient actuellement sous sa main; les deux autres avaient été envoyés en reconnaissance. Le général passa le fleuve au pont de la Reyna avec sa cavalerie, laissant en arrière son infanterie, qui était encore en marche. Quand on quitte les bords du Tage en suivant la route de la Manche, on gravit par des pentes assez rapides le bord d'un vaste plateau, qui d'Ocaña s'étend presque sans interruption jusqu'à la Sierra-Morena, et compose ce qu'on appelle le plateau de la Manche. Le général Sébastiani, parvenu au bord extrême de ce plateau, aperçut la cavalerie espagnole qui couvrait le gros de l'armée d'Areizaga en marche de Santa-Cruz sur Ocaña. Cette troupe présentait une masse d'environ 4,000 cavaliers, bien montés, bien équipés, et faisant bonne contenance. N'ayant pas plus de 8 à 900 dragons, le général Sébastiani se trouvait dans une disproportion de forces embarrassante. Heureusement que le maréchal Mortier, arrivé dans le moment à Aranjuez, s'était pressé de venir à son secours, et de lui envoyer le 10e de chasseurs avec les lanciers polonais. Le général Sébastiani eut alors à sa disposition environ 1,500 chevaux.
Première rencontre aux environs d'Ocaña le 18 novembre au soir. Le général Paris, qui commandait le 10e de chasseurs et les lanciers polonais, déboucha immédiatement sur le plateau, et opéra par notre gauche un mouvement offensif sur la cavalerie espagnole, afin de la prendre en flanc. Jusque-là cette cavalerie avait montré de la fermeté, mais, en se voyant menacée sur sa droite, elle voulut reployer une partie de sa ligne en arrière pour faire face à cette attaque de flanc. Le général Milhaud, saisissant l'à-propos, la chargea de front avec ses dragons, tandis que le général Paris la chargeait en flanc avec le 10e de chasseurs et les Polonais. En un instant toute cette masse, d'abord si imposante, fut culbutée. Les lanciers polonais détruisirent un régiment presque tout entier. Quatre ou cinq cents cavaliers furent tués, blessés ou pris. Il nous resta environ cinq cents beaux chevaux pour remonter notre cavalerie. Malheureusement le général Paris reçut une blessure mortelle en chargeant de sa personne avec la plus grande bravoure. Ce brillant fait d'armes était d'un bon augure pour la journée du lendemain, dont on apercevait déjà les préparatifs. On distinguait, en effet, derrière le rideau actuellement déchiré de la cavalerie espagnole, le gros de l'armée d'Areizaga qui se portait de Santa-Cruz sur Ocaña pour y livrer bataille.
Le lendemain 19 novembre le maréchal Mortier, commandant en chef les 4e et 5e corps actuellement réunis, fit ses dispositions pour la journée. Le général Sébastiani eut, comme la veille, la conduite de la cavalerie. Le général Leval dut commander les Polonais et les Allemands du 4e corps, le général Girard la 1re division du 5e, la seule en ligne; la seconde était encore à Tolède. Le général Dessoles dut avoir sous ses ordres, outre la partie de sa division qui était présente, les régiments français du 4e corps. La garde royale se tenait en réserve en arrière. Ces troupes offraient environ un total de 23 à 24 mille combattants, très-suffisant pour culbuter les 50 ou 55,000 hommes du général Areizaga.
Position d'Ocaña. La petite ville d'Ocaña, autour de laquelle s'était concentrée l'armée espagnole, est placée au bord du plateau élevé, étendu et presque uni de la Manche. Un ravin qui de ce plateau vient tomber dans le Tage, court autour de la ville, et y présente une défense naturelle dont les Espagnols s'étaient couverts. Ce ravin commençait vers notre gauche en formant un pli de terrain presque insensible, puis courait devant notre centre, et allait vers notre droite finir dans le Tage, en formant une cavité successivement plus profonde et plus abrupte. C'était au delà de cet obstacle qu'il fallait qu'on allât chercher et vaincre l'armée espagnole. Le maréchal Mortier, avec beaucoup de jugement, pensa qu'il convenait d'aborder les Espagnols par notre gauche et par leur droite, là où le ravin à peine naissant était facile à franchir. Il confia la tête de l'attaque au général Leval, qui menait avec lui, comme on vient de le voir, les Polonais et les Allemands. Il le fit appuyer par les excellents régiments du général Girard. Il plaça le général Dessoles vers le centre, avec mission de tirailler par-dessus le ravin, et d'occuper ainsi les Espagnols sur leur front. Toute la cavalerie dut suivre le mouvement de la gauche pour franchir le ravin à son origine, et fondre sur l'armée espagnole lorsque notre infanterie l'aurait rompue. La bataille, d'après toutes les apparences, allait reproduire le combat de la veille, et, on peut le dire, sous l'inspiration du terrain, qui dictait la même manœuvre. Le maréchal Soult, arrivé avec le roi Joseph au moment où s'exécutaient ces mouvements, n'eut qu'à confirmer les ordres donnés par le maréchal Mortier.
Bataille d'Ocaña, livrée le 19 novembre. À onze heures du matin, le général Leval, abordant bravement la droite de l'armée ennemie, traversa le ravin à sa naissance, et se présenta en colonne serrée par bataillons. Le général Areizaga, devinant l'intention des Français, porta sur sa droite toute son artillerie avec ses meilleures troupes. Cette artillerie bien servie couvrit de projectiles les Allemands et les Polonais, qui n'en furent point ébranlés. Pourtant l'infanterie espagnole s'étant approchée du pli de terrain qu'il fallait franchir, et faisant des feux bien nourris de mousqueterie, produisit un certain flottement dans les rangs de nos alliés. Le général Leval fut blessé gravement, deux de ses aides de camp furent tués; plusieurs de ses pièces furent démontées. Le maréchal Mortier ordonna alors au général Girard d'entrer immédiatement en action, en passant par les intervalles de notre première ligne. Ce dernier formant aussitôt en colonne les 34e, 40e et 64e régiments d'infanterie, pendant qu'il opposait le 88e à la cavalerie espagnole qui menaçait son flanc gauche, franchit le ravin, passa ensuite à travers les intervalles laissés entre les Polonais et les Allemands, opéra ce passage de lignes avec un aplomb remarquable, sous le feu de l'artillerie ennemie, et aborda les Espagnols résolûment. Devant cette attaque, exécutée avec autant de précision que de vigueur, les Espagnols commencèrent à céder le terrain en rétrogradant sur Ocaña. Les régiments du 5e corps, appuyés de ceux du 4e qui s'étaient ralliés à leur suite, poursuivirent leur attaque, et bientôt on vit se manifester quelque désordre dans la masse de l'armée ennemie. Au même moment le général Dessoles, qui jusque-là s'était contenté de canonner par-dessus le ravin, dont la profondeur en cette partie offrait un obstacle embarrassant, n'hésita plus à le franchir dès que les Espagnols parurent ébranlés. Il y descendit, le remonta, et déboucha brusquement sur Ocaña, dont il parvint à s'emparer. Sur ces entrefaites notre cavalerie, placée à l'aile opposée, fondit au galop sur la cavalerie espagnole, qui couvrait les bagages vers la route de Santa-Cruz à Ocaña, la culbuta, et se précipita ensuite au milieu des masses rompues et fuyantes de l'infanterie. Ce ne fut bientôt qu'une horrible confusion. Importants résultats de la victoire d'Ocaña. Les Espagnols cette fois ayant essayé de tenir ferme, purent être joints, enveloppés et pris. En quelques instants, il en tomba quatre ou cinq mille sous le sabre ou la baïonnette de nos soldats. Quarante-six bouches à feu, 32 drapeaux, 15,000 prisonniers, restèrent en notre pouvoir. On ramassa, en outre, beaucoup de bagages, et au moins 2,500 ou 3,000 chevaux de selle et de trait.